Critiques de presse et de blogs culturels/ Macbeth

 


Un article de Serge Chaumier, auteur, professeur d’université



El’Assad, quelque-part en Ecosse. 


« Macbeth : – Où en est la nuit?

Lady Macbeth : – Elle commence à lutter avec le matin. »

— Acte III, scène 4


Pionniers des arts de la rue, le Théâtre de l’Unité ne cesse de surprendre par ses capacités de renouvellement, tout en maintenant un style qui lui est propre, dans un univers pourtant globalement atone. Alors que les crises non seulement sociales, politiques, économiques et environnementales semblent se prolonger et s’éterniser, mais aussi qu’une crise artistique, dont on parle moins, met à mal le secteur qui se pensait révolutionnaire à ses origines, l’énergie qui anime Hervée de Lafond et Jacques Livchine ne se dément pas et entraine dans son sillage une troupe pleine d'allant. Depuis quarante ans et après avoir investi par exemple récemment les hôtels pour parler d’érotisme avec Les Chambres d’amour, le tuning pour convier à des actions culturelles industrieuses avec La Caravane passe en A, l’interpellation avec les Brigades d’Interventions Urbaines en forme de performances, les petits métiers et leur folklore identitaire, voici que ceux et celles qui aimaient à s’adonner à l’improvisation réglée et à l’écriture décapante reviennent au texte. En revisitant les «classiques», la troupe qui a largement participé à inventer les arts de la rue en prenant une distance critique vis-à-vis du théâtre en salle et en oeuvrant à des écritures collectives, convie à de nouvelles explorations. Car comme le veut la devise de la compagnie, « L’Unité, c’est toujours autre chose ».

Il y a quelques années, c’est avec un Oncle Vania à la campagne, en plein champ, avec vaches et chevaux, que la compagnie interrogeait la notion d’immersion en propulsant le théâtre dans le quotidien. La notion de décor révélait alors son caractère désuet et ridicule alors que l’horizon explosait le plateau. Jacques s’amusait alors de ses origines russes fantasmées et prenait plaisir à servir un bortsch en fin de spectacle pour parachever la fusion du jeu et de la vie réelle. Si les arts de la rue ont participé d’une extension du théâtre en le produisant dans des univers incongrus, et en élargissant les perspectives, il s’agit ici par un effet de miroir de souligner le caractère étriqué de la salle qui se dilate soudain dans la paysage. Toute prétention de décor réaliste dans une salle obscure prend aussitôt un aspect un brin misérable. En « démontant Vania », il s’agissait de révéler Tchekhov. Car c’est l’envers du décor que dévoile le Théâtre de l’Unité.

Avec cette nouvelle proposition, un Macbeth, la compagnie poursuit dans cette veine, non en plein champs cette fois, mais en pleine forêt et, qui plus est, en pleine nuit. Tour de force que de conduire un public au tournant du jour, à l’heure où plus rien n’est assuré, vers les douze coups de minuit, à la lueur de quelques lamparos, et surtout d’éclats de feux, mettant en inquiétude, déstabilisant par une itinérance aveugle, à tâtons comme une escorte d’infirmes guidée par quelques éclaireurs. Le spectateur est ainsi mis en condition réceptive à l’esprit du texte, à l’émergence de la conscience du fin fond des ténèbres. Son corps est mobilisé, le pied heurtant les racines, la main prête à anticiper la chute. Ce piteux équipage cherche de stations en stations l’acte suivant qui révélera le texte et la folie meurtrière. Jusqu’à la guerre totale et à l’embrasement généralisé, la forêt ingère ses spectateurs, les fait disparaitre dans son antre, masse informe en mouvement qui cherche la lumière rassemblant plus que jamais la communauté de spectateurs.

La forêt qui marche s’incarne avec une force qui rend caduque pour longtemps les arbres en carton que l’on voit parfois sur certains plateaux. Mais si l’Unité revisite Shakespeare c’est n’est pas seulement pour le plaisir du texte, c’est pour inviter à la réflexion alors que l’ivresse du pouvoir sévit plus que jamais, en Syrie et ailleurs. L’escalade dans le crime et dans la trahison qui nous est raconté s’opère dans le feu et le sang, l’obscurantisme réclame l’obscurité entrecoupée de faibles lueurs de lucidité, quand le remord et la culpabilité conduit Macbeth jusqu’au délire. Le retour du refoulé, ce sont les spectres qui surgissent des clairières de la conscience. Le cycle de la haine et de la démesure se brouille dans les hallucinations de Lady Macbeth, dans sa folie inspiratrice, dans les affres de son roi et de ses inquiétudes, dans ses obstinations mortifères. Comment laver l’indélébile ?

La pièce écossaise parle du quotidien, de notre quotidien, alors que nos écrans télévisés s’éclairent de massacres incessants. Les sanguinaires perdurent depuis Shakespeare, aujourd’hui en Orient et au Moyen-Orient, avec les complicités de toutes les ambassades planétaires. La soif de pouvoir et l’ambition sont des données anhistoriques qui font que le théâtre traite de la condition humaine davantage que de telle ou telle époque, comme Malraux l’avait bien compris. Ces aspects transcendants ne sont pas pour autant éthérés, ils viennent prendre chair devant nous et nous interpellent, et comme les nobles écossais nous devons choisir nos camps. C’est la fuite et l’abandon qui produisent les monstruosités. La peur et la lâcheté laissent la place à la folie des hommes, car ce que rappelle aussi Macbeth c’est la responsabilité collective de ceux qui laissent s’exprimer les démons. La démission, ici de Macduff, engendre la guerre devenue nécessaire. Et si tout dans cette vie est absurde, le chaos, le bruit et la fureur en forment l’harmonie.

Il n’est donc pas question pour Jacques Livchine de passer un bon moment ou de produire un spectacle plaisant pour un public trop sage, et il s’énerve de semblables compliments, car son spectacle est une agression pour nous forcer à réagir, à agir contre les despotes, mais aussi contre nos tyrannies intérieures, nos Macbeth à nous. S’il n’avait pas cette espérance que le théâtre puisse aviver les plaies de l’esprit, il serait ailleurs. Car il faut saluer l’engagement total de ces faiseurs de théâtre qui n’hésitent pas à organiser la billetterie, à convoyer les spectateurs, à monter sur les planches (enfin ici les planches sont plutôt verticales comme autant de cercueils en puissance, et ce sont les mousses et les feuilles que foulent les acteurs), à offrir le whisky d‘Ecosse au terme de la représentation, puis à ranger les quelques éléments scénographiques en pleine nuit. Où puiseraient-ils leur énergie ces fous de théâtre si ce n’était dans l’intime conviction que le théâtre est une arme de transformation du monde ? La conscience s’éclaire par la magie du verbe, par l’incarnation de la poésie. C’est en vivant un spectacle total que le théâtre prend tout son sens.

S’il ne faut pas sous-estimer la prouesse technique de jouer dans de telles conditions, notamment de sécurité, il faut surtout insister sur une des caractéristiques des productions du Théâtre de l’Unité, à savoir d’intégrer la médiation culturelle au sein de la médiation esthétique. C’est Hervée de Lafond qui se charge de conduire le public et d’insérer des commentaires, qui lui donnent des clés d’explications, un infra-texte pour décrypter les aspects obscurs, les raccourcis de l’auteur, les contextes de l’époque. Non dénué d’ironie, c’est aussi ce souci constant de rendre accessible à tous la compréhension et qui caractérise la démarche du théâtre populaire, loin de l’élitisme d’une herméneutique savante. Ce n’est pas dans un livret que l’on doit s’appliquer à lire avant le spectacle pour suivre ensuite l’action, formule devenue habituelle dans les théâtres, mais au sein même de l’intrigue que sont intégrées les didascalies, ici à destination du spectateur, et qui dissipent les malentendus et les zones d’ombre. En jouant avec tact de ce second niveau de lecture comme d’un second degré, la compagnie permet le va et vient entre les époques, entre les interprétations, et de désacraliser ce qu’un texte classique peut avoir d’intimidant. Il faudrait sans doute analyser plus avant cette caractéristique récurrente des spectacle de l’Unité.

Que les forêts du monde résonnent de ce beau spectacle, espérons qu’il reste quelques arbres aux abords des scènes nationales pour produire ce que la vie nous réserve, une méditation sur le monde que l’Unité met en scène.



Serge Chaumier

Université d’Artois.



LES INROCKS


Ouverture du festival Chalon dans la rue, sous la forme d’un jeu de piste forestier et nocturne avec “Macbeth”, revu et corrigé par le théâtre de l’Unité.

La foi du charbonnier. C’est elle et elle seule qui tint lieu de balise, le 22 juillet lors de la générale de Macbeth par le théâtre de l’Unité, dans la forêt de Givry, à quelques kilomètres de Chalon-sur-Saône où démarre le festival Chalon dans la rue.

Le grand Will lui-même a dû présider à cette ultime répétition d’une pièce écrite uniquement dans des lieux extérieurs où Ecossais et Norvégiens se livrent bataille, puisqu’à la pluie – totalement raccord avec le climat écossais – s’ajoutait une nuit sans lune qui plongea public et comédiens dans une marche à l’aveugle le long de sentiers bordés de champignons luminescents notoirement insuffisants pour éclairer les parcours menant d’une aire de jeu à la suivante. Restaient les ombres des ramures d’arbres, les odeurs de la nuit et le sol inégal où processionnait en silence la troupe des spectateurs, munis de leurs tabourets, guidés par l’actrice Hélène de Lafond, jouant à la fois l’accompagnatrice, la diseuse de phrases sibyllines introduisant chaque station et la commentatrice avisée des scènes ou des essais de mises en scène abandonnés au cours des répétitions, au motif, vérifiable ce soir-là, “qu’on ne voit rien, de toute façon”.

Si l’on était conceptuel, on dirait qu’à l’instar du Land Art, le théâtre de l’Unité affectionne le Land Théâtre – on se souvient d’ailleurs de leur truculent Oncle Vania de Tchekhov donné dans une ferme de Fontaine, lors du festival Chalon dans la rue 2006. Mais ce serait leur coller une étiquette qui ne leur sied guère, tant leur théâtre, justement, déjoue les codes en vigueur, du théâtre de rue comme du théâtre en salle, pour affirmer tout simplement leur volonté d’aller directement au cœur du théâtre : la réunion, mutuellement consentie, d’acteurs et de spectateurs autour d’une pièce, issue ou pas du répertoire.

Jacques Livchine, codirecteur du théâtre de l’Unité avec Hélène de Lafond, évoque à propos du projet Macbeth, un retour au théâtre primitif et rappelle que du temps de Shakespeare, ses pièces jouées au théâtre du Globe l’étaient à ciel ouvert. Quant à l’adaptation de la pièce (à partir du texte anglais et de plusieurs traductions, et non des moindres : Desprats, Markowicz, Sallé, Victor Hugo, Yves Bonnefoy et les adaptations d’Heiner Müler et d’Eugène Ionesco) qui boucle l’affaire en deux heures chrono, elle reprend elle aussi le fonctionnement du théâtre du Globe : “Certains racontent qu’en fait dans la compagnie de Shakespeare on répétait les pièces en 12 jours et on les jouaient en 1h30. Ce qui signifie bien que le texte écrit n’était sans doute pas le texte joué. Quand vous pénétrez dans la forêt touffue du texte, vous vous égarez vite, et certains passages sont quasiment injouables.”

Joué par onze comédiens, le Macbeth du théâtre de l’Unité se concentre en cinq scènes, réparties dans différents lieux de la forêt, uniquement éclairés par des feux, des projecteurs de voiture sur batterie et des leds. Et au fil du spectacle, la forêt s’avère être le cadre idéal des batailles sans fin, toutes sanglantes, et des trahisons à répétition de “cette pièce de folie, parce qu’il y a le goût du pouvoir, avec l’idée que tous les moyens sont bons pour le prendre et pour le garder, et que peu à peu le goût du sang rend fou”. Les acteurs ne jouent ni la grandiloquence ni le grotesque, mais mêlent l’humour au grossissement des traits de caractère de chaque protagoniste, vus à la loupe d’une lecture contemporaine de ses thèmes, “d’une modernité absolue, un véritable outil de décryptage de la vie politique actuelle”. Pour finir, le discours du roi est remplacé par divers discours empruntés à notre époque, donc celui d’Hugo Chavez pour une politique plus écologique et respectueuse de la terre…



Reste à savoir si Chalon dans la rue sera, lui aussi, soumis à la grève des intermittents. Une interminable AG le 22 juillet n’a pas, semble-t-il, réussi à mettre tout le monde d’accord et doit se poursuivre aujourd’hui… Jacques Livchine a décidé, de son côté, de mettre en place un “mur de la honte” où seront accrochés les photos de ceux qui n’ont pas tenu leur parole concernant la culture et les intermittents : François Hollande et François Rebsamen. “Pourront cracher dessus ceux qui le désirent”, annonce unitairement le directeur du théâtre de l’Unité !

Fabienne Arvers

Macbeth, de William Shakespeare, mise en scène Théâtre de l’Unité, au festival Chalon dans la rue, du 23 au 27 juillet.




Article Libération 4 juin 2013 .Edouart Launet.



Article Libération 4 juin 2013 .Edouart Launet.


La compagnie montbéliardaise de l’Unité présente en forêt sa version «BlairWitch» de la pièce de Shakespeare.Une curiosité comico-dramatique.


«MACBETH»

envoie du bois



Macbeth donné la nuit, dans les bois. Les spectateurs guidés sur les sentiers à la lueur de torches pour aller de scène en scène. Le sol gadouilleux, des chants que lon entend au loin, des gens qui courent dans lobscurité, des explosions, des trous que lon ne voit pas : cest du théâtre casse-gueule. Et puis, vers 1 heure du matin, un coup de whisky pour tout le monde parce quaprès tout, Macbeth, cest la pièce écossaise de Shakespeare et que, de toute manière, on lavait bien mérité : il faisait humide comme dans une piscine.


C’était la générale dune nouvelle expérience du théâtre de lUnité, donnée fin mai dans un bois près dAudincourt, dans le Doubs. Une pièce proposée par le festival Green Days, organisé par la scène nationale de Montbéliard et propulsé, comme son nom lindique, par des envies de nature. Evidemment, Macbeth revisité par la compagnie de Jacques Livchine et Hervée de Lafond, qui ont déjà emmené le théâtre et ses spectateurs en 2CV comme au bordel, cela avait peu de chance de ressembler à une représentation de la Comédie-Française. Et, de fait, nous en fûmes très loin.


Laventure a commencé, nous dit-on, par une visite. «Shakespeare a cogné à ma porte, je lai reçu et voici ce quil ma dit : "Jai besoin de toi, Livchine, je veux que tu me montes avant de disparaître, je suis curieux de savoir ce que tu vas faire de moi. Toi et ta complice, Hervée, pourquoi vous ne fêteriez pas vos quarante ans ensemble autour dune de mes pièces ? Jen ai écrit trente-sept, vous avez le choix".»


Boxon. Car voilà quatre décennies que Hervée et Jacques mettent leur boxon. On ne sait si Shakespeare avait frappé à la bonne porte, mais les quatre-vingts spectateurs que lUnité a entraînés dans sa première randonnée nocturne ont passé un bon moment. Qui aurait pu être meilleur encore, nous le verrons.


Cest un Macbeth très particulier que donne à voir et à entendre lUnité : le texte a été fortement élagué et simplifié, ou disons plutôt quil reste surtout un squelette didactique. Les décors sont de bric et de broc. Le but de cette balade en forêt est avant tout de séduire le spectateur rétif à Shakespeare. Nous sommes guidés dans les bois et dans le texte par Hervée de Lafond, qui va jusqu’à interrompre certaines scènes pour en expliquer le sens, et même faire damusants arrêts sur image. Puis nous repartons vers un autre lieu, dans la nuit. Rapidement, laffaire tourne à la bouffonnerie. Ce «Macbeth expliqué à…» devient un spectacle de rue, ou plutôt de forêt, et lon rit beaucoup.


Le problème, car il y en a un, cest que Jacques Livchine et Hervée de Lafond semblent avoir couru deux lièvres à la fois. Plonger le public dans les bois et lobscurité, cest le préparer à accueillir avec plus dintensité le drame shakespearien : ce général capable de tout pour devenir roi dEcosse, cette lady Macbeth proche de la folie, ces landes de sorcières, la guerre avec la Norvège. «La haine est le moteur du monde, nous marchons tous sur des cadavres», résume Hervée de Lafond. Dès les premiers pas dans les bois, nous sommes prêts à ressentir ce théâtre élisabéthain jusque dans nos tripes. Or le spectacle devient peu à peu farceur, désamorçant lui-même les effets quil s’était donné la peine de préparer. Shakespeare nest pas Molière, ni la sombre forêt le meilleur endroit pour la comédie.


Chaudron. Ce hiatus ne parvient tout de même pas à gâcher le plaisir, car Hervée de Lafond et Jacques Livchine sont vraiment gonflés, jetant mille choses dans leur chaudron de sorciers. Et puis ils sont courageux, ne rechignant pas à se coltiner les classiques de temps en temps : ils en ont déjà monté cinq (un Gogol, un Tchekhov et trois Molière) avec, en particulier, Vania à la campagne en 2010, cest-à-dire un Oncle Vania donné dans un champ. On attend avec impatience un Soulier de satin à la plage (le projet nest pas à lordre du jour, mais allez savoir).


Du Shakespeare en forêt, Livchine en avait déjà fait il y a trente ans : c’était à Rambouillet, dans les Yvelines, mais de jour. Pour le côté nuit, les cahots de la générale du Doubs permettront sans doute de rectifier le tir lors des prochaines représentations (1).


(1) Au festival Scènes de rue de Mulhouse, les 18, 19, 20 juillet ; à Wolfskirchen (la Sarre à contes), les 26 et 27 juillet ; à Lons-le-Saunier (Scènes du Jura), les 16, 17 et 18 octobre ; à Seyssinet-Pariset (Isère), le 5 avril 2014 ; à Gradignan (Gironde), les 1er, 2 et 3 mai 2014 ; et à Oloron-Sainte-Marie (Pyrénées-Atlantiques), les 6 et le 7 mai 2014.


UNE TROUPE EN RESISTANCE

Depuis bientôt, euh, quarante ans et quelques mois, Hervée de Lafond et Jacques Livchine font du théâtre une expérience joyeuse et revigorante. Grâce à eux, on a pu découvrir qu’une «deuche» (2CV Théâtre, 1977) était capable, avec un acteur à l’avant et deux spectateurs à l’arrière, de transporter bien au-delà que le coin de la rue. Qu’un hôtel de passe pouvait accueillir un théâtre «one to one» extrêmement poétique et troublant, (les Chambres d’amour, 2002).

Le théâtre de l’Unité, fondé en 1968 à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), est devenu une compagnie professionnelle en 1972 avec l’Avare and co d’après Molière. Le trio de création - Jacques Livchine, Hervée de Lafond et Claude Acquart - a exploré en liberté tous les recoins de la scène, avec peu de moyens, mais beaucoup d’idées, jusqu’au Théâtre pour chiens (1982) et aux exécutions publiques (la Guillotine, 1987). Et, surtout, l’Unité reste un salutaire lieu de résistance contre les conventions et les a priori sur le théâtre. É.La.


Article de l’Humanité 3 juin 2013.Guy Flattot






Le temps d’une soirée


GUY FLATTOT


Les sorcières au milieu des bois, quand le frisson du verbe se mêle à la nature.


Le temps d’une soirée, les spectateurs s’engouffrent dans la forêt montbéliardaise, à la rencontre de Macbeth et de ses démons.

Une balade écossaise en Franche-Comté

Nous sommes une bonne centaine ce soir-là, chaudement vêtus, imperméabl e de rigueur ; le ciel est menaçant. Nous pénétrons dans la forêt noire monbéliardaise guidés par Hervée De Lafond. Silence et extinction de nos gadgets électroniques vivement recommandés, nous partons à la rencontre de la nuit écossaise, celle de Macbeth et de ses tourments. Shakespeare, revisité par Jacques Livchine et Hervée De Lafond.

On ne présente plus Jacques Livchine. Initiateur du théâtre de rue en France, il fonde sa compagnie Le Théâtre de l’Unité en 1968. Metteur en scène, auteur, pamphlétaire à ses heures, associé à Hervée De Lafond, tous deux bousculent allègrement les postulats théâtraux, quitte à se créer au passage quelques inimitiés. Quand ils prennent la direction de la scène nationale de Montbéliard, ce sera pour la rebaptiser Centre d’art et de plaisanterie.

C’est aussi bien dans le registre de la tragédie que dans celui du burlesque et de

la parodie que Macbeth nous est présenté. Pour Jacques Livchine, Macbeth est d’autant plus assoiffé de pouvoir et de puissance que la source de son désir semble tarie. « Tu n’es pas sans ambition, mais il te manque la dureté ! » lui assène Lady Macbeth. Notre guide, Hervée De Lafond, est aussi la narratrice qui assure une grande part de la parodie en ne se privant pas de relever quelques similitudes entre la tragédie de Shakespeare et les déboires d’un pouvoir bien contemporain. De belle manière, tout en tenant bien son

rôle, elle a la lourde charge de respecter le tempo nécessaire au bon déroulement du spectacle.

Une expérience sensorielle

En cinq tableaux, entrecoupés de nos balades, de la rencontre des sorcières au siège du château de Macbeth, les comédiens et les techniciens relèvent un superbe défi. Et pour ce faire, ils ont dû répéter de longues semaines dans des conditions météorologiques souvent défavorables. L’utilisation du feu, les effets pyrotechniques sont du plus bel effet. Il est malheureusement

regrettable que le personnage de Lady Macbeth soit un peu délaissé, alors que, dans le rôle, la comédienne, Catherine Fornal, excelle.

Quelle belle idée que de créer un théâtre de forêt aussi loin des parcs d’attractions disneylandisés que le théâtre de rue l’est de celui de boulevard ! Au-delà de la performance, c’est tout un univers incertain qui s’ouvre pour le spectateur. Une expérience sensorielle, une mobilisation corporelle, à la limite de l’inconfort, où le frisson du verbe se mêle à celui de la nature. Merci à toute l’équipe du Théâtre de l’Unité de nous offrir un tel moment de magie et à Jacques Livchine, lui qui aime tant à dire que l’art est une arme de construction massive.

Tournée : Mulhouse, du 18 au 20 juillet ; Wolfenskirchen les 26 et 27 juillet ; Lons-le-Saunier, du 16 au 18 octobre ; Seyssinnet Pariset, le 5 avril 2014 ; Gradignan, du 1er au 3 mai 2014 ; Oloron-Sainte-Marie les 6 et 7 mai 2014.


RUE 89.  31 mai. Balagan Thibaudat parle de Macbeth



Chronique ambulante d'un amoureux du théâtre, d'un amateur de l'Est et plus si affinités.

« Macbeth » de Shakespeare : la nuit, une forêt, chaussures boueuses et tabouret

J.-P. Thibaudat

chroniqueur

Publié le 31/05/2013 à 11h02


Le « Macbeth » du Théâtre de l’unité met la forêt en feu (DR)

En redescendant le chemin obscur, vous avez les jambes lourdes, les chaussures montantes boueuses, le pantalon maculé, le corps engourdi d’humidité. Seul le feulement des pas trouble à peine le silence de la forêt.

Alors, comme dans un rêve éveillé, les cris dans le noir d’hommes que l’on assassine, les hordes de torches électriques affolées, les cercles de feu, les bombes incendiaires, tout vous revient en vrac. Toutes les scènes de cette nuit pleine de feux, d’ombres et de fureurs, ce « Macbeth » que vient de vous offrir le Théâtre de l’unité dans le bois de Dasle au-dessus d’Audincourt, non loin de Montbéliard.

Depuis quarante ans que cette troupe existe, c’est la première fois qu’elle ose aborder Shakespeare et par sa pièce réputée maudite. Il n’y pas si longtemps, quand un metteur en scène qui ne croit pas aux forces de l’enfer la monta dans la Cour d’honneur du palais des papes à Avignon, le mistral souffla sa fureur le soir de la première, les couronnes royales volèrent, les robes des femmes devinrent des parachutes ascensionnels, la tragédie accoucha d’un vaudeville. Pourquoi diable avoir choisi « Macbeth » ?

Pour le Théâtre de l’unité, troupe pionnière du théâtre de rue, toujours sur la brèche de l’inventivité, pas question de jouer du Shakespeare dans un beau théâtre bien chauffé. Pas question de faire un Shakespeare de plus. Leur dernier spectacle conçu à partir d’un classique, « Oncle Vania à la campagne », se déroulait effectivement dans un champ, les spectateurs assis sur des ballots de paille. Une réussite. Hervée de Lafond et Jacques Livchine, les deux pilotes de l’aventure, remettent ça. On ne change pas une idée qui gagne, d’autant que le théâtre du Globe de Shakespeare donnait sur le ciel.

« Viens, épaisse nuit »

L’idée forte pour le choix de « Macbeth », c’est la nuit. Elle est dictée par la pièce. Dès la première scène, on est du côté de la nuit, et pour longtemps. « Tonnerre » et « éclairs » entourent les trois sorcières d’entrée de jeu. Dans le spectacle, elles ne sont que deux, dommage pour le jeu de symboles qui se rattache au chiffre trois. Très vite Lady Macbeth, la meneuse de jeu de la pièce, donne le ton :

« Viens épaisse nuit, enveloppe-toi des plus sombres fumets de l’enfer. »

Elle en fait son alliée la plus sûre :

« Laisse-moi la charge de la grande affaire de la nuit. »

Plus sûre que son mari, cet impuissant, qui certes va tuer le roi pour prendre sa place mais sera submergé par le remords et ses spectres. « La nuit a été rude », dira-t-il à la fin de l’acte II. Au III la nuit est aussi là, très vite.

« Les noirs agents de la nuit vers leurs proies se hérissent », dit Macbeth qui, cette fois, a commandité deux meurtres.

Dans le bois de Birnam

Et comme le Ve acte (celui de la fameuse « forêt en mouvement ») se passe dans le bois de Birnam, Hervée de Lafond et Jacques Livchine tiennent leur idée : celle d’une nocturne « mise en forêt » (comme on dit mise en scène) de « Macbeth ».

Les citations ci-dessus proviennent de la traduction de Jean-Michel Desprats (Pléiade). La version du spectacle a été établie par Jacques Livchine à partir d’une poignée de traductions.

Comme si la nature avait passé un pacte avec Shakespeare, il faut surtout préciser que le texte a été largement élagué pour mieux dialoguer avec les ombres de la forêt, ses possibles chouettes (l’animal traverse la pièce) et bêtes sauvages, les torches (nombreuses dans la pièce), les feux des sorcières et les boules incendiaires de la guerre finale où la mort de Macbeth met fin à ses tourments (on aura vu auparavant lady Macbeth pendue à un arbre) et au spectacle.


La bataille de « Macbeth » (DR)

Quelle nocturne équipée ! En lisière de la forêt, sur le coup de 22 heures bien sonnées, c’est Hervée de Lafond qui nous accueille habillée en soldat va-t’en-guerre, avec cet air de maîtresse SM qui lui va si bien. Elle nous materne, nous rudoie, nous fait peur (il se peut qu’on croise des loups), nous ordonne le silence le plus absolu. Et c’est parti. Pour cinq stations (autant d’actes de la pièce) où, tabouret métallique en main, on s’assoit dans la nuit noire. Entre deux stations, il arrive que les 120 spectateurs croisent sur le bas-côté une ombre agonisante, il arrive que cela hulule, il arrive aussi que votre pied s’enfonce dans la bouillasse, le théâtre populaire ça se mérite.

Vingt-deux mois de préparation

Hervée de Lafond joue également à être un intercesseur entre la pièce et le public. Elle explique que telle phrase de Shakespeare est incompréhensible, que tel moment (la scène du banquet) leur a posé des problèmes insurmontables de mise en scène, bref elle nous met dans sa poche. Elle fait aussi des dégagements du côté de l’actu. Quand il est question d’un certain noble Cawdor considéré comme « le plus déloyal des traîtres » (dixit Shakespeare), elle ne peut s’empêcher de faire le rapprochement avec un certain Cahuzac. Facile mais irrésistible. Et puis cette pièce n’est-elle pas une exploration par le menu de l’âme des hommes et des femmes si assoiffés de pouvoir qu’ils en perdent la raison ?

Vingt-deux mois de préparation, un gros mois de répétition. Ces dernières semaines sur sa page Facebook et sur le site du théâtre de l’Unité, Livchine racontait, photos à l’appui, les répétitions par –10°C dans la neige ! Le soir où j’ai vu ce « Macbeth », j’espérais une petite pluie, je n’ai eu droit qu’à une nuit humide. Mais comme la fin de la semaine et l’été s’annoncent pourris, les prochaines représentations sauront peut-être convoquer le « tonnerre » et les « éclairs » chers aux sorcières, personnages qui, sur une scène de théâtre, donnent beaucoup de fil à retordre aux metteurs en scène mais qui, pour les « metteurs en songes » Hervée de Lafond et Jacques Livchine, n’en posent aucun : la nuit dans une forêt, elles sont chez elles.

Surprenant et délicieux

« Vania à la campagne » mariait habilement les rites du théâtre de rue et le minimum vital du théâtre de texte. Vu lors de la « générale » précédent les représentations au public, « Macbeth » pour l’instant penche un peu trop vers le théâtre de rue, mais la partition du texte devrait trouver une place sonore plus affirmée et plus intelligible au fil des représentations.

Ce spectacle constitue l’un des moments fort de « Green days », une manifestation proposée par la MA scène nationale de Montbéliard, rassemblant de multiples pistes autour de la nature. Expos, apéros-concerts, exploration de caves et de lieux secrets jusqu’à des ateliers culinaires. Chef étoilé du coin, Olivier Prevot-Carme, un après-midi initia les néophytes aux charmes intercontinentaux du « nem à la saucisse de Montbéliard » et du « maki de foie gras à la saucisse de Montbéliard ». Surprenant et délicieux. Comme, la nuit venue, le « Macbeth » en forêt.


« Macbeth », d’après William Shakespeare (critique), bois de Dasle (Doubs)


« Mac the best ! »


Par Maud Sérusclat-Natale

Les Trois Coups.com


Depuis quelques jours, il se passe des choses étranges, la nuit, en pleine forêt, à côté de chez moi. Du théâtre ? Impossible, par ce temps de chien, il faudrait être complètement… Quoi ? Un Shakespeare ? Monté par le Théâtre de l’Unité ? Évidemment, il n’y a qu’eux pour se lancer dans une aventure aussi rocambolesque. La pluie et le froid n’auront pas eu raison de moi, et heureusement parce que je me serais privée d’une expérience théâtrale unique, joyeuse et poétique et d’un « Macbeth » mouvementé, enfin !


« Macbeth » | © D.R.

Avec cette météo, on se demandait s’ils allaient la faire, leur fameuse « mise en forêt » de Shakespeare, dont on parle beaucoup et qui est le temps fort du festival Green Days de la scène nationale de Montbéliard. Mais le Théâtre de l’Unité, compagnie locale depuis plus de vingt ans, n’est pas du genre à se défiler et à se laisser impressionner par huit degrés, trois gouttes et de la bouillasse. Ils sont du cru et nous ont déjà fait le coup du théâtre en plein air avec leur dernière création en 2010, Oncle Vania à la campagne, qui s’était jouée sous une pluie battante, mais qui avait scotché de plaisir une bonne centaine de spectateurs tout trempés de bonheur. J’en étais. Cette fois, ce sont les travers diaboliques du pouvoir qui ont fasciné Jacques Livchine et Hervée de Lafond, les deux metteurs en scène et comédiens à l’origine de l’idée.

Livchine et de Lafond : deux « metteurs en songe »

Et pour travailler leur sujet, la fameuse pièce maudite Macbeth, ils se sont replongés dans quelques ouvrages qui analysent le mythe shakespearien et surtout dans les différentes traductions pour enfin « retranscrire en langue française » le texte qu’ils ont présenté. Cela donne un mélange assez réussi de fable shakespearienne arrosée des facéties farcesques et teintées d’ironie de Jacques Livchine. Sa complice Hervée de Lafond, petite et étrange bonne femme presque cachée sous son épais manteau, se charge de nous accueillir et de nous guider à travers l’histoire. Elle s’assure que chacun comprenne bien les enjeux de ce qui se joue sous nos yeux. Après nous avoir armés d’un tabouret-bouclier, elle nous emmène suivre, dans la nuit noire et plongée dans un silence presque total, les méandres de cette forêt qui, cette nuit-là, n’avait plus grand-chose de franc-comtoise. Elle était devenue, comme par magie, l’Écosse, la guerre, un château ou encore l’orchestre d’un théâtre. Oui, tout cela, malgré le froid et la bruine, grâce au talent de nos « deux metteurs en songe ».

L’Unité met le feu

Le pari n’était pourtant pas gagné d’avance. D’abord, parce que la pièce n’est pas forcément très simple à jouer même si son sujet est intemporel : personnellement, c’en est une qui m’ennuie souvent. Ensuite, parce que le décor, quoique magique et sublimé par des éclairages rares mais très bien choisis, ne met pas forcément les spectateurs dans de bonnes dispositions. On est souvent installé de façon précaire, entre deux flaques, sous d’immenses arbres et, par ce froid, on pense plus à ne pas perdre ses godillots qu’à se concentrer. Et, enfin, parce que dans ces conditions un peu folles, les acteurs ne peuvent vraisemblablement pas non plus être au meilleur de leur performance. Il a parfois fallu lutter pour bien les entendre et il m’a été impossible d’apprécier véritablement leur jeu, bien qu’ils aient tous témoigné d’une vraie belle énergie. On ne peut pas tout avoir. D’ailleurs, de Lafond et Livchine le savent bien, et c’est sans doute la raison pour laquelle leur travail, cette fois-ci, a plutôt versé du côté des arts de la rue. J’ai été véritablement bluffée par le côté visuel de certaines scènes, et notamment par le final flamboyant, au sens propre comme au figuré. Ce Macbeth n’a donc rien de banal ou de poussiéreux, il est aussi rock’n’roll que fou, aussi déjanté que stupéfiant, bref, il est assez conforme à l’idée que je m’en faisais. Car avec L’Unité, ce qu’on sait, c’est que lorsqu’on a vu un de leurs spectacles, on court voir les suivants. Encore ! 

Maud Sérusclat-Natale



Wolfskirchen Sarre à contes /Dernières nouvelles d’Alsace

« Macbeth » abrasif


La mort de Macbeth à grand renfort d’artifices. Photos DNA – Marie Gerhardy


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Le théâtre de l’Unité était très attendu dans cette 11e édition de la Sarre à contes. Après le succès incontestable de leur « Oncle Vania » il y a quelques années, ils ont à nouveau secoué les spectateurs avec un « Macbeth » joué au cœur de la forêt de Wolfskirchen, vendredi et samedi soir.


Le général écossais Macbeth croise la route de sorcières dans la forêt. Elles lui prédisent qu’il sera roi. L’ivresse du pouvoir le fait sombrer peu à peu dans la folie. La prophétie lui dit aussi qu’il sera bientôt remplacé sur le trône. Impuissant face au destin, il n’a plus d’autre choix que d’assassiner quiconque se mettrait sur sa route.

Rendre l’histoire accessible sans dénaturer l’œuvre

Tout le monde connaît de nom le drame « Macbeth », mais qui peut raconter l’histoire ? Les pièces de Shakespeare sont toujours incroyablement compliquées, multipliant les personnages et les retournements de situation. Le théâtre de l’Unité n’a reculé devant aucun stratagème pour rendre l’histoire accessible. Mission accomplie, et sans dénaturer l’œuvre.

Impossible, avec un texte shakespearien, de laisser opérer l’illusion de réalité sans être ridicule. Chaque mot rappelle une autre époque, chaque geste ramène le spectateur à son rôle de spectateur. Alors les comédiens ont poussé l’idée à son paroxysme. Une guide met les points sur les i : tout au long de la pièce, elle va intervenir et commenter le spectacle.

« Alors là, il est important que vous voyiez le regard noir de Macbeth, mais dans la forêt, ce n’est pas évident. Alors on va faire un gros plan. Approchez, les comédiens ! On va la refaire plus près, avec un projecteur sur le visage… »

En dévoilant les ficelles du théâtre sans vergogne, la guide amuse bien sûr, mais aussi elle désacralise.

Car Shakespeare fait partie de ces auteurs tellement hauts dans le Panthéon des dramaturges, que les troupes qui tentent de s’approprier ses textes sont comme sclérosées. On ne touche pas à Shakespeare ! Le théâtre de l’Unité n’hésite pas à faire voler ces codes en éclat. Même les envolées dramatiques du texte, ampoulées pour des oreilles contemporaines, passent beaucoup mieux lorsqu’elles sont comparées à l’actualité du XXIe siècle.

Porte ouverte entre la fiction et la réalité

Le texte d’origine a été fortement taillé. On ne déforme pas une œuvre ? C’est vrai, sauf quand c’est à bon escient. Cette nouvelle manœuvre de simplification de l’histoire permet surtout de concentrer l’attention sur les effets de scène. La guide n’hésite pas à provoquer des pauses explicatives : « Bon alors là, Macbeth a tué le roi Duncan, vous suivez ? »

Enfin, troisième et dernière utilité de ce « personnage » ajouté, sorte de porte ouverte entre la fiction et la réalité, entre les comédiens et le public : assurer les mouvements de la foule. Car 200 spectateurs qui se déplacent entre chaque acte dans l’obscurité quasi complète au beau milieu de la forêt, ce n’est pas de tout repos. Elle avait beau répéter « faites confiance à la nuit », les petits malins munis de lampes de poche ne pouvaient s’empêcher de s’en servir.

Chaque bruit, chaque craquement fait sursauter

Car la nuit et la forêt sont déstabilisantes. Elles réveillent tout un imaginaire empli de peurs enfantines et de bêtes féroces. Chaque bruit, chaque craquement fait sursauter. Si les spectateurs étaient un peu dissipés dans les rangs au début, assez rapidement les déplacements se sont faits dans le silence, chacun plongé dans ses pensées.

Les comédiens n’ont pas lésiné sur les effets pyrotechniques, qui prennent tout leur sens en forêt. Le cercle de feu du sabbat des sorcières au début, et la grande scène de combat à la fin en sont les plus belles représentations. Quitte à perdre un peu l’attention du public accaparée par des préoccupations telles que « Vont-ils mettre le feu à la forêt ? » Après tout, assumer l’envers du théâtre était un parti pris dès le début.

La lumière décuple l’effet des scènes

Les jeux de lumières aussi étaient bien pensés. Les cris et les ombres au loin dans la forêt font marcher à plein régime l’imagination du spectateur. Un viol dont on ne perçoit que des fragments à la faveur des phares capricieux d’une voiture, une lady Macbeth hystérique dont les expressions du visage sont accentuées par les lueurs vacillantes d’un candélabre… La lumière a pour vertu de décupler l’effet des scènes les plus saisissantes.

La représentation se termine par un whisky, Écosse oblige, distribué aux spectateurs au beau milieu de la forêt. Après les quelques secondes de silence qui suivent toujours les spectacles décoiffants, les commentaires ont fusé. Certains ont adoré, d’autres ont eu du mal à accrocher à ce théâtre qui dynamite les codes. Ce « Macbeth » n’a en tout cas pas laissé indifférent.

par Marie Gerhardy, publiée le 29/07/2013 à 05:00





LE FIGARO


Parent pauvre du spectacle vivant, l'art de rue a déployé dans la sous-préfecture de Saône-et-Loire des trésors d'imagination. La preuve avec le « Macbeth en forêt » du Théâtre de l'Unité.

  

 

 

 

 «Théâtre sans fauteuil»

Au diable les sentiers balisés. Il est si agréable de se perdre à Chalon.   l'équipe du Théâtre de l'Unité dit effectuer «un retour aux sources». Rendez-vous est fixé à 21 h 30, gare routière. Après un périple en bus dans la campagne chalonnaise, terminus dans la forêt de Givry. Macbeth cueille les 150 spectateurs à la lisière, guidés par des champignons magiques et la scénographe Hervée de Lafond, 70 ans, militante ardue du «théâtre sans fauteuil». La lande écossaise de Shakespeare prend vie sous l'œil du spectateur. Entre chaque acte, on se transporte à tâtons dans ce bois touffu vers un nouveau décor. À la lueur des brasiers, les voix sont portées par l'acoustique envoûtante de ces lieux où le Théâtre de l'Unité réinvente cette pièce sanglante, point d'orgue magistral, sans tablettes ou autres artifices numériques, de cette 28e édition.

Mathilde Bergon




Sur le chemin de Macbeth, à travers la forêt

Le Monde.fr | 25.07.2014 à 16h50 |

Par Sandrine Blanchard



« La forêt est épaisse, drue, vous pouvez vous y perdre, mais ne vous inquiétez pas, des champignons magiques vous indiqueront la route. » Il est 22 heures, jeudi 24 juillet, dans la forêt de Givry, à quelques kilomètres de Chalon-sur-Saône (Saône-et-Loire). Cent soixante personnes, venues en car, écoutent avec attention les recommandations de la guide-accompagnatrice. Il ne s’agit pas de promeneurs en mal de découverte de la vie de la faune nocturne, mais de spectateurs venus assister à un spectacle : Macbeth en forêt.

Lire aussi l'analyse Quand les artistes se promènent dans les bois, par Aureliano Tonet

La guide est une comédienne, Hervée de Lafond, codirectrice du théâtre de l’Unité d’Audincourt (Doubs), qui a eu cette idée un peu folle de monter Shakespeare en milieu naturel, dans le cadre du festival Chalon dans la rue. « Attention, c’est la guerre, la forêt est infectée de soldats norvégiens », prévient-elle. Sagement, tabouret sous le bras, les spectateurs suivent à tâtons les petits champignons qui clignotent dans la nuit, puis ils s’arrêtent devant une ligne lumineuse. Les sorcières, Macbeth et le général Banquo apparaissent.

DÉCOR NATUREL ENVOÛTANT ET MYSTÉRIEUX

Pas de projecteurs mais du feu pour lumière, pas de micro mais une acoustique excellente sous la canopée, pas d’installation superflue mais un décor naturel à la fois envoûtant et mystérieux, qui permet la magie des apparitions-disparitions physiques et sonores. Du château de Macbeth au fort de Dunsinane, de la salle du banquet à la lande écossaise, le public se déplace à cinq reprises. La tragédie shakespearienne devient une inoubliable aventure nocturne.


"Macbeth en forêt" par le Théâtre de l'Unité, dans le cadre du festival Chalon dans la rue, jeudi 24 juillet. | ERWAN NICOLAS

Dans sa volonté revendiquée d’un « théâtre de place publique accessible à tous », la compagnie de l’Unité a savamment adapté et raccourci la pièce en s’appuyant, notamment, sur cinq traductions – celles de Victor Hugo, Jean-Michel Déprats, André Markowicz, Jean-Claude Sallé et Yves Bonnefoy.

« JE FAIS DU SHAKESPEARE POUR LES NULS »

« On est comme cela, il faut qu’on raye, résume Hervée de Lafond. On l’a d’abord monté classiquement puis on a l’a mis à notre sauce. » Pour aller au bout de ce qu’ils nomment « l’art de rendre simple ce qui est compliqué », les « metteurs en forêt » Jacques Livchine et Hervée de Lafond ont créé le personnage de la guide-accompagnatrice pour « éclairer, au sens figuré, les scènes ».

Avant chaque nouveau tableau, cette narratrice, qui n’aime rien tant que l’ironie, explique les coulisses de la pièce et donne des éléments historiques. « Je fais du Shakespeare pour les nuls, afin que le public ne se pose plus de question et soit concentré sur le texte », résume Hervée de Lafond.

Le Théâtre de l’Unité, compagnie pionnière du théâtre de rue, a mis deux ans à boucler ce projet extravagant mais enchanteur, qui se termine dans une débauche de feu, à la hauteur de la folie tragique de Macbeth. Les onze comédiens (avec une mention spéciale pour Catherine Fornal et Julie Cazalas, qui passent avec brio du rôle de sorcière à celui de Lady) s’égaillent à merveille dans cet espace inhabituel. Et parce que décidément la forêt permet tous les élans, ce Macbeth s'achève autour d’un verre de whisky, comédiens et spectateurs réunis. 









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Notre guide et conteur pour ce périple, (rocambolesque Hervée De Lafond) regrette les trombes

de pluie qui les avaient honorés la veille, "ce n'est pas très écossais tout ça", avant de nous

entraîner au coeur d'une forêt majestueuse, impénétrable sous le hululement des chouettes et

les chants écossais, qui jaillissent des ténèbres avant d'y retomber.

Le branchage craquelle sous nos pieds, probablement déjà à moitié engloutis dans la boue, et

que personne n'ose regarder, nous enfonçant , sans lumière aucune, dans le bois de plus en

plus inquiétant. Un cri strident, des rires malveillants, et puis plus rien. Et puis si, un feu, une

torche, deux, éclairant deux visages, ceux des sorcières qui annoncent au général Macbeth

réfugié derrière un arbre auprès de son ami Banquo qu'il sera roi et sans héritier. Avant de

dessiner sur le feuillage un cercle de feu satanique dans lequel elles jettent les deux

comédiens, avant de disparaître dans la nuit. Pour cela aucun trucage n'est requis, la nuit

infiniment ténébreuse, réduit considérablement notre champ de vision.

C'est ainsi que débute l'interprétation, du chef d'oeuvre shakespearien maudit, par la troupe du

Théâtre de l'Unité, en pleine forêt et en pleine nuit, sans autre artifice que les flammes

vacillantes des torches et des chandelles, sans autre installation que celle du temps, quatre

arbres centenaires semblent attendre là depuis toujours pour encadrer le jeu des acteurs, le

creux d'un arbre mort déposé au croisement des diagonales, par quelque lutin prévoyant, est là

pour accueillir les lamentations d'un Macbeth torturé en proie à d'interminables interrogations.

Nous déambulons ainsi de lieux en lieux, au fil des cinq actes, promenant nos tabourets, aux

aguets, une lumière, un son, un personnage qui se fraye un chemin parmi la centaine de

spectateurs de l'extrême que nous formons, on s'installe, on s'enfonce. Les acteurs continuent

de surgir de tous cotés, le roi qu'on égorge au fin fond du bois, corps de pendu que l'on

découvre au gré d'une innocente promenade. Une appropriation de l'espace inédite qui éclaire

la pièce d'une lueur de réalisme oublié. Mais à défaut d'irradier ces somptueux décors au

rythme des envolées tragiques, des tirades angoissées et obsédantes d'une Lady Macbeth

dont "tous les parfums d'Arabie ne rendraient [encore] suave la petite main" à jamais

ensanglantée, ou d'un Macbeth, tyran déchaîné, impitoyable, halluciné dont le sommeil est

condamné, l'interprétation est incertaine, hésitante. La pièce est prisonnière d'un entre-deux

inconfortable, tiraillée entre bouffonnerie et tragédie, d'une actualité douteuse car soulignée

avec un peu trop de véhémence. Les acteurs, en face d'un véritable défi, celui de se faire

entendre, l'acoustique du bois de Dasle, étant moins confortable que celle d'une salle normée,

l'ont, dira-t-on relevé de manière très irrégulière. Leurs performances furent loin de soulever

l'extase dans une nuit sans lune, laissant un gout d'amertume, au vu des lumières et encore

une fois du décor qui aurait pu nous transporter dans une aventure intemporelle, exploration

des ténèbres de la nuit et de l'âme humaine, la forêt à l'instar de la haine, dans le texte de

Shakespeare aurait "accouché d'un chef d'oeuvre parfait". Au lieu de cela, nous nous

retrouvons à applaudir une vision à la fois désabusée et manichéenne de "M le Maudit", et à

défaut d'être convaincus, nous nous réchauffons autour de quelques bouteilles de scotch, un

léger sourire aux lèvres, convaincus que Jacques Livchine tient là son "eurêka", que la timide

chenille deviendra un beau jour sublissime papillon.











LE PARISIEN AUJOURD’HUI EN FRANCE

26 juillet 2014

De notre envoyée spéciale

L’ÉTÉ à Chalon-sur-Saône, les arts se retrouvent à la rue. Le festival attend 220 000 spectateurs jusqu’à dimanche, dans toute la ville, d’une place à une ruelle, et même dans la campagne. L’événement veut dépoussiérer les classiques. Pari gagné avec « Macbeth » en forêt, le chef-d’œuvre de Shakespeare transposé par le Théâtre de l’Unité au beau milieu de la forêt bourguignonne, à grand renfort d’effets pyrotechniques et visuels, pour évoquer la lande écossaise du XI e siècle.


Un soldat agonise sur le chemin

Le voyage démarre à la gare routière de Chalon. Deux bus emmènent les 150 spectateurs. Après une vingtaine de minutes, ils font halte sur une route déserte entourée d’une forêt épaisse. Il est 22 heures, et avec le feuillage des arbres, la nuit est noire. Murmures dans la foule, un frisson d’excitation. Les consignes sont données : prendre un tabouret, suivre les champignons lumineux qui jalonnent le chemin et, surtout, rester silencieux. « Dans cette forêt il y a des blaireaux, des martres, des chouettes… Vous allez peut-être en croiser », avertit Hervée de Lafond, narratrice de ce « Macbeth ».

Se succèdent six tableaux où se joue le funeste destin de Macbeth, prêt à toutes les bassesses pour accéder à la couronne d’Ecosse. La scène : la forêt tout entière. Du fond des bois, un chant inquiétant surgit. Deux sorcières dotées d’une torche arrivent jusqu’à la petite clairière et allument un cercle de feu au sol. Assis en rangs d’oignons sur les petits tabourets de fer, les spectateurs revivent la bataille entre Norvégiens et Ecossais jusqu’à la victoire de Macbeth. Au changement de tableau, on pénètre plus en profondeur dans la forêt. Sur le chemin, on croise un soldat norvégien agonisant et rampant, mais aussi une martre figée devant un buisson. Les arbres plantent le décor tantôt du château de Macbeth, tantôt de la lande où se manifestent esprits et sorcières.

En guise d’éclairage : quelques feux parsemés sur le tapis de feuilles mortes, des lampes accrochées à la taille des comédiens, qui donnent aux visages un aspect inquiétant. Soudain, un ululement lugubre derrière les arbres. Dans ce théâtre forestier, les voix comme les gestes prennent une ampleur nouvelle. Quelques incantations hystériques autour d’un chaudron de feu… Derrière un nuage de fumée surgit un esprit aux yeux rougeoyants, juste aux pieds des spectateurs stupéfiés. Dans la scène finale, le bouclier de Macbeth s’enflamme tout entier à chaque impact. Le roi maudit s’effondre dans une grande gerbe de feu de plusieurs mètres. Devant des spectateurs soufflés, conviés à boire un verre de whisky, décor écossais oblige, avant de quitter la forêt chalonnaise et ses feux follets.



Sophie Souchard


Théâtre du Blog. Philippe Du Vignal

Macbeth en forêt, d’après William  Shakespeare, traduction de Jacques Livchine, par le Théâtre de l’Unité, mise en scène d’Hervée de Lafond et Jacques Livchine.

 Cela se passe  à Audincourt où le Théâtre de l’Unité est basé,  pour le Festival Nature dans le Pays de Montbéliard,  imaginé par Yannick Marzin, le  directeur de la Scène Nationale.
Il est 22 heures; c’est la nuit noire dans la forêt  à la périphérie d’Audincourt ; miracle, il ne pleut plus mais… boue et humidité garanties! Mais tout se mérite… Hervée de Lafond-bottes, longue capote kaki et chapka-accueille les cent trente spectateurs pour ce Mabeth en forêt,  d’après la  pièce difficile et maudite d’un certain Shakespeare dont le Théâtre de l’Unité n’avait encore jamais monté aucune œuvre…
Consignes  militaires: » Bienvenue en Ecosse. Vous avez de la chance, dit-elle avec humour, aujourd’hui, la météo,  est presque méditerranéenne! Je vous demande d’observer le silence le plus absolu, pas de portable ouvert, pas de photo, aucune lumière. J’insiste: l’obscurité totale est un acteur principal; l’autre, ce sont les bruissements de la forêt, les chants lointains, et la chouette qui peut-être hululera au bon moment.
Il y a huit minutes de marche pour arriver ! Vous allez plonger dans une forêt épaisse où vous pourrez vous  perdre,  comme dans le texte de Shakespeare, (rien n’est simple avec lui, et si vous perdez pied dès le début ,vous êtes « lost », alors, suivez-moi bien: nous allons monter au front au sens propre  pendant huit minutes; là-haut, en effet, c’est la guerre: le Roi d’Ecosse Duncan se bat contre le roi de Norvège; il a deux  généraux, le très valeureux Banquo et M. dont je tairai le nom maudit: je dirai donc M. l’Ecossais. Avec Banquo, amis de longue date, ils s’aiment profondément. Maintenant, prenez vos tabourets sur le chemin à droite, selon votre  taille: petite, moyenne ou grande. Et, en avant ».
Sur le chemin forestier, c’est la nuit, totale, à peine éclairée par la lune , toujours la nuit emblématique-du moins au début-de cette étrange pièce. On entend des cris de corbeaux et de hiboux(alias les comédiens) et huit minutes de chemin  plus tard, c’est la première scène: de toute beauté, fantastique avec un cercle de feu allumé par deux sorcières vêtues de noir.  Elles ne sont que deux, et non trois comme dans la pièce, mais, pour une fois, assez crédibles  en  grand manteau noir, revendiquant la notion de  mal absolu: « Le  beau est laid et le laid est beau » et ce sont elles, freudiennes avant la lettre, qui vont  pourrir les rêves de Macbeth,  de son épouse et de Banquo: Livchine a bien fait d’insister là-dessus…
Les grands arbres feuillus et très verts grâce au crachin franc-comtois:trembles, chênes, bouleaux… constituent une sorte d’écrin magnifique éclairé par la seule lumière des flammes. C’est la première d’une série d’images fabuleuses comme Le Théâtre de l’Unité, et Le Royal de Luxe-du moins à ses débuts- savent seuls en créer…
Les scène principales vont se succéder  dans cinq petites clairières: Jacques Livchine a souvent mais  finement résumé les répliques en quelques phrases mais, en en gardant le sens véritable, quitte à prendre quelques libertés avec le texte: ainsi Malcolm annonce l’exécution de Cawdor: « Cawdor a été très digne, a reconnu ses fautes, vous a demandé pardon et a accepté sa peine. Il est mort comme s’il avait appris par coeur comment mourir. Il a reçu le coup d’épée comme une caresse ». Private joke, mister Livchine? :  »  » caresse remplace ici presque le même mot anglais : « As ’twere a careless trifle ». « Comme une bagatelle insignifiante », traduit Jean-Michel Déprats.
Hervé de Lafond, pour resituer les choses, ce qui n’est pas un luxe, vu la complexité de la pièce, fait un petit commentaire explicatif de temps à autre, toujours  avec humour: » M. l’Ecossais veut la couronne mais il a entendu la prédiction des sœurs fatales, des sorcières:Roi, oui, mais sans postérité, sans enfants et pourquoi? Est-il stérile? Jacques  est passionné par ce mystère :il pense qu’il est impuissant, soit qu’il baise comme un lapin,(M.l’Ecossais pas Jacques! enfin quoique..). En tout cas,  vous allez entendre six fois Lady M. l’Ecossaise dire à son mari:vous n’êtes pas un homme …mais Shakespeare ne s’explique pas là-dessus, d’ailleurs, Shakespeare ne s’explique sur rien ,c’est ce qui le rend si difficile ».
Cette adaptation de Macbeth met en relief-et avec bonheur-certaines répliques dotées  de curieuses références  à l’amour, à la paternité et aux bébés, (qui passent souvent inaperçues dans les nombreuses mises en scène contemporaines) comme celle de Lady Macbeth: « J’ai donné le sein, moi, et je sais qu’il est doux d’aimer le bébé qu’on allaite, mais tandis qu’il souriait, je l’aurais jeté hors de mon sein et fait éclater sa cervelle, si je vous avais entendu dire les inepties comme celles que vous venez de proférer ».
Et une fois de plus, Hervée de Lafond s’en empare avec  jubilation: « Donc, Lady M. a eu un bébé, de qui ? Et qu’est-il devenu, mystère? C’est une sorte de Rachida Dati ». Autant dire que ce commentaire, (parfois facile mais dit avec une grande maîtrise) et beaucoup d’humour, devient alors un véritable personnage du spectacle, dit par une espèce d’adjudant roublard dans la  tradition du Théâtre de l’Unité. A propos de Cawdor que Shakespeare désigne, dans une superbe formule,  comme  le plus déloyal des traîtres, elle  cite aussi Cahuzac. Bref, un Ca-Ca, à tous les étages et à toutes les époques!  Plutôt bien vu…
Et plus loin, Hervée de Lafond en rajoute encore une louche: « Quand Macduff dit: « la haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait », j’adore ça, c’est tout Shakespeare, ça. M. l’Ecossais seul ne serait pas allé tuer le Roi, c’est sa femme qui a armé sa main, c’est un cadeau que M. fait à sa femme mais… pour quelle contre-partie ? Jacques  pense qu’il a fait ça pour une fellation, remède souverain d’après lui, pour l’unité d’un couple. Maintenant, nous allons nous rendre au château de Scone à une  journée de cheval et pour nous,  à deux minutes  à pied ».
Obéissants, nous suivons Hervée de Lafond, toujours  avec nos tabourets. Cinq  lieux vont ainsi  se succéder mais sans  éléments de décor autres que des braseros,  des  torches ou des lampes  à leds surtout destinées aux gros plans, quelques drapeaux. Et la plupart des scènes sont jouées debout: d’abord, au  château  où le couple maudit va préparer le crime et où Lady Macbeth montre sa vraie personnalité. C’est un très beau moment  et Livchine et de Lafond insistent sur  le fait que c’est elle qui  pousse constamment son  mari vers le crime absolu. Sans aucun état d’âme: « Tu joues l’infirme. Donne-moi ces poignards, j’y vais moi, le sommeil et la mort ne sont que des peintures. C’est l’œil d’un enfant qui a peur d’un diable peint. »
On sent moins en revanche la complicité sexuelle  de ces deux monstres assoiffés de pouvoir et de sang mais dont la femme se révèle être encore plus cruelle que lui. Quand il s’agit de tuer, en effet, plus aucun état d’âme. Mais on ne peut tout avoir: les nuances du texte disparaissent ainsi parfois  au profit de l’image sur laquelle est surtout fondé, en grande partie, le théâtre dit de rue… qui se joue de moins en moins souvent dans la rue.
Il y a,  en fait, dans cette mise en scène , une certaine contradiction;dont Hervée de Lafond et Jacques Livchine ne sont sans doute pas dupes . C’est en effet une idée formidable et parfaitement assumée de jouer Macbeth dans une  forêt, en créant  des images très fortes, comme entre autres, cette arrivée de chevaux juste avec quelques lampes torches et quelques hennissements,  ou celle que l’on voit en marchant,  au détour d’un buisson: Lady Macbeth suicidée, pendue à un arbre, alors que ce n’est pas encore dit  dans le texte. Et il y a, par ailleurs, la nécessité  de jouer un texte forcément élagué donc rendu encore plus dense, pour  que le spectacle tienne en 85 minutes , vu les conditions rustiques où se déroule le spectacle. Lequel donc résiste parfois au traitement imposé par ces deux fous de théâtre et par leur équipe qui y ont travaillé longtemps et même en hiver,  dans cette même forêt…
Il y faut en tout cas: une générosité,  une intelligence  et un savoir-faire certain en matière de théâtre nocturne ambulatoire et enfin, une bonne dose d’audace et de  ténacité: bref, tout un cocktail  de qualités que l’on trouve ici mais qui  ne se rencontrent pas sous les pieds… d’un cheval même shakespearien. Côté interprétation: Panxo Jimenez, que l’on avait déjà vu remarquable dans Vania à la campagne, sait donner un côté inquiétant à ce personnage, guerrier fasciné par les sexe et le mal, attiré comme malgré lui sur les chemins du crime, et finalement pris de remords. Catherine Fornal en Lady Macbeth a plus de peine à  interpréter Lady M. qu’elle a tendance à surjouer,  et est donc moins convaincante… Les autres comédiens sont tous justes et ont une excellente diction, indispensable, ici… Puisqu’il n’y a, et  heureusement,  aucun redoutable micro H.F.!
Mais nous n’avons vu qu’une première et tout devrait vite se caler et se bonifier: il s’agit d’un travail théâtral encore un peu brut de décoffrage qui a besoin d’être rodé… Aucune inquiétude: le Théâtre de l’Unité sait très bien faire cela. La pièce, maudite et si redoutée des metteurs en scène qui restent quand même fascinés par le texte, aura porté chance.aux deux compères qui  se sortent au mieux de cette  pièce maudite et, comme disait le père Claudel: « Le pire n’est pas toujours sûr! « .
Et ce  Macbeth dans la forêt mérite d’avoir une aussi longue vie qu’ Oncle Vania à la campagne qui a dépassé les 80 représentations…

Philippe du Vignal




Shakespeare pour les nuls. « La haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait

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le 24/07/2014 à 05:00 | Meriem Souissi Vu 11 fois LE BIEN PUBLIC


Chaque scène n’est éclairée que par le feu jusqu’à l’assaut final. Photo M. S.

Sombre était la nuit mardi soir pour la générale de Macbeth en forêt. Une nuit sans lune dans la forêt avec Shakespeare et le feu pour témoin.




« La haine vient d’accoucher d’un chef-d’œuvre parfait. » À cet instant, le vieux roi d’Écosse Duncan vient d’être passé par le fil de l’épée par Macbeth, roi des Pictes, qui accède à un trône gagné par le sang. « Je crains que nos habits neufs nous aillent moins que les anciens », prophétise pourtant Macduf, un noble écossais de l’entourage du nouveau roi. Macbeth périra lui aussi par le sang, celui des héritiers du vieux roi, non sans avoir entre-temps réduit son peuple à un quasi-esclavage par son despotisme né d’une irrépressible peur de se voir détrôné.

De l’œuvre écrite en 1606 par Shakespeare, le Théâtre de l’Unité a gardé le squelette intact, les luttes entre Écossais et Norvégiens, la folie de Lady Macbeth qui erre dans la nuit noire obsédée par sa main qu’elle croit couverte du sang de ses ennemis…

En revanche, la forme est totalement réinventée. Ces vieux routards du théâtre de rue, trente années à son service, ont encore su se réinventer avec brio, avec panache et quelques bouts de chandelles.

« Priorité aux bricolos, priorité à la simplicité », clame Hervée de Lafond, fidèle guide de spectateurs livrés à cette nuit shakespearienne. Ses didascalies ne manquent pas de sel. Soucieuse de ne pas perdre au propre comme au figuré le spectateur, elle digresse, détaille et commente les choix de mise en scène de son compère Jacques Livchine et remet la troupe sur le droit chemin shakespearien. Le tout, jusqu’à la scène finale où le spectateur assiste à la mort de Macbeth après un combat dans un éclair de feu servi par onze excellents comédiens. Ce spectacle tient du cinéma et du son et lumière mais avec une différence de taille, la qualité du jeu, les trouvailles de mise en scène et l’audace : celle de perdre en forêt 160 spectateurs chaque soir, celle de se mettre encore en danger artistique alors que le Théâtre de l’Unité, avec la réputation qu’il a, pourrait se reposer sur ses lauriers.

Un bémol toutefois : le spectacle est complet pour toutes les séances. Alors les malheureux qui n’ont pas de billets n’auront plus que leurs yeux pour pleurer. Quant aux autres, ils devront bien se chausser et surtout emmener une lampe pour le retour. Conseil d’amie !



Un entretien de Jacques Livchine, avec Delphine Neimon,  sur Macbeth en forêt, 29 minutes pour tout savoir


http://www.theartchemists.com/2013/06/08/theatre-de-lunite-macbeth-en-foret-les-bois-de-birnam-ont-marche-sur-dunsinane/