BILLETS 2019

 
 

Quinzième année


                                             Dimanche 6 janvier 2019, l’épiphanie


Scénario GJ. Suite du scénario. La gauche est grillée, la droite est grillée, la démocratie représentative à l’ancienne   est grillée. Plus de modèle. La chute libre,  et cela dans le monde entier.

Alors,  c’est bizarre, je  repense aux Tuches , ce film que d’ailleurs je n’avais pas trouvé si crétin,  finalement ce n’est rien  d’autre qu’un Gilet Jaune à l’Elysée avec toute sa famille.  Ça calmerait tout le monde, un autre exercice du pouvoir, ne plus se sentir gouverné par une oligarchie.


Audincourt 14 janvier 2019 / Pluie 8°C


Léa  qui a  moins de 30 ans  a été émue par mon bouquin, tant mieux, mais elle est déprimée  et  me demande conseil.  Elle aimerait trouver le mode d’emploi du bonheur.

Alors je me suis mis à me souvenir des 14 plus  grands pics de bonheur que j’ai connus dans ma vie.

Stupéfaction ! ce n’est pas le théâtre qui vient en tête mais l’amour avec 5 citations.

Mais en fait il y a le fond de sauce de la vie, les rencontres, les amis, les repas avec beaucoup de monde autour de la table, les relations, être avec les autres. 

Et puis aussi arriver au bout d’une création.



             Dimanche 19 janvier. Villars les Blamont.  Cheminée. -2°C


Il y a dix ans j’avais écrit : je mourrai le samedi 23 février 2020. C’était ma prédiction.  Or nous y sommes presque. Je ne plaisante plus sur cette date. il me resterait donc un an à vivre.    Or l’Unité va être compagnie associée à Scène Vosges à Epinal  en 2020. On a déjà établi un calendrier,  il y a des dates après  ma mort annoncée. Je n’ai pas envie de déserter, de ne plus être là.   Je note 5 avril  2020, 12 décembre 2020 etc.  Je ne vais certainement pas dire : je pense que je serais absent. Cela mettrait une mauvaise ambiance.



                              Dimanche 26 janvier, Malakoff , 8°C pluie continue



Le grand débat National  : deux scénarios,   soit tout est joué, Macron continue son chemin, soit il change carrément de cap.

Par contre, ce qui est sûr,   c’est que la Culture ne sera jamais évoquée.

Et pourtant les milliers d’artistes qui oeuvrent sur les territoires  en proximité avec des publics sensibles ou en difficultés, ceux- là non  seulement   touchent à peine le SMIC mais  par dessus le marché reçoivent tout le mépris des inclus du théâtre et les  quolibets de la presse parisienne.


                   Dimanche 3 février  2019 . Malakoff . 3 °C


Il faut que j’arrête de me projeter dans les vies des autres. Cette femme qui enregistre les entrées à l’hôpital semble s’ennuyer.  Avez vous votre carte vitale ? votre ordonnance etc. Et toute la journée, et tous les jours, les mêmes questions. Elle a   de la chance,  elle a du travail, et pourtant, elle semble s’ennuyer, s’ennuyer, elle ne sourit pas.  J’aimerais entamer une conversation avec elle sur le temps de cuisson du gigot par exemple, mais son visage est obstinément  fermé. Et tous les  jours,  je rencontre des hommes et des femmes dont la vie semble être d’un absolu ennui.   Oui, j’ai l’outrecuidance de penser que ma vie est plus passionnante, que d’autres vies.  Je sais que j’ai tort. Cette femme a des passions secrètes qu’elle ne veut  pas me faire partager.



Dimanche 10 février 2019   Villars les Blamont.  9°C  Alerte orange, vent à 90 km/h


Je lis le dernier  livre de Yuval Noah Harari   et une petite phrase m’intrigue et me stupéfie.  Il y a des fake news dont la durée de vie est de plus de mille ans, et dans ce cas, elles deviennent plus vraies que vraies.

Qui va s’amuser à nous dire qu’Abraham, Jésus ou Mahomet ne sont que des légendes inventées ?  Toutes ces religions prônent l’amour, c’est bien,  mais en leur nom,  nous sommes prêts à nous égorger les uns les autres. 

Et voilà comment tout l’équilibre de la planète ne repose que sur des fake news. Moi je le  sais depuis longtemps pour le pratiquer :  le mensonge est bien plus fort que la vérité. 


Samedi 16 février 2019. Villars les Blamont ; 15 °C  Soleil


La nature m’envoie des signaux de plus en plus explicites : la fin approcherait.  Les genoux ont perdu de leur souplesse,  la mémoire a tendance à flancher, l’audition  faiblit imperceptiblement, les érections se raréfient, leur longévité et leur dureté  laissent à désirer.

Or la médecine est là, qui me propose non pas une remise à neuf, mais des aménagements, des améliorations, des compensations qui vont me permettre de retarder l’échéance finale. 

Et voilà comment l’économie des retraites est déficitaire. Nous vivons trop longtemps !  Je ne serai pas occidental,  je moisirai depuis longtemps sous terre.


             Samedi 23 février 2019  Villars les Blamont . 12°C ensoleillé


Quarante sept ans  que je partage mon destin théâtral avec celui d’Hervée de Lafond. Alchimie mystérieuse. Rien ne devait nous rapprocher. Une famille  aristocrate pétainiste, une famille juive immigrée. Des caractères strictement opposés, elle frontale et courageuse, lui lâche et laxiste. Elle, célibataire amoureuse de solitude, lui entouré d’une énorme famille, elle  fière  et confiante, lui  honteux et rempli de doutes, elle bien cadrée et rigoureuse, lui approximatif et aimant se perdre. 

Voilà  donc sur papier une alliance improbable et d’avance  condamnée à l’échec.

En fait ce qui nous a uni, c’est un amour immodéré d’un public différent de celui des théâtres habituels, c’est sortir de l’entre- soi confortable du microcosme théâtral,  c’est le refus de la carrière, c’est simplement  l’amour du théâtre.



                             Dimanche 3 mars 2019, Malakoff. 15°C


Paris, samedi soir, rue de la Gaité, les cafés regorgent de monde, les fumeurs occupent les  trottoirs, pinte de bière à la main,   les crêperies, les restaurants chinois,  libanais, japonais,  coréens sont pris d’assaut. Il y a là une France bien en forme, jeune, sûre d’elle, au porte monnaie bien rempli. Le cinéma du boulevard Montparnasse fait le plein.  On entend au loin les sirènes de la police qui vont casser du Gilet Jaune.  Au même moment il est 22 H 45 à Audincourt, tout est désespérément vide. Les 4 personnes qui étaient au cinéma au Colisée regagnent leur Peugeot.  Seul le kebab près de la blanchisserie de la rue de Valentigney a son néon allumé. Un seul client est attablé, il joue avec son portable.  



                      Dimanche 10 mars 2019. Villars les Blamont. 10°C  Venteux.


Méditation du matin.  Tout s’use. Le système théâtral devient obsolète.  Les jeunes loups de la mise en scène ne veulent pas les clefs des institutions. Les émissions de télé s’usent, on n’en peut plus d’Ardisson et de Ruquier. Les émissions de radio amusantes au début finissent pas lasser :  par Jupiter nous désespère. Les journaux, bof. Les penseurs du siècle se crament les ailes : Onfray, hmm, Edgar Morin. Toutes les expos ne provoquent que de l’ennui. Les bouquins nous tombent des mains. Les films ne nous aimantent plus. Les amours sont telles des pierres à briquet qui ne sécrètent plus d’étincelle.

Même la terre a pris un coup de vieux. Alors ?  Où te caches- tu, passion qui nous fait vivre ?


                                Lundi 18 mars 2019. Rennes. 10°C


Le Fouquet’s  les Champs Elysées , brûlés, détruits, tagués etc. Acte 18. Il y a un terrorisme de la pensée qui règne et surveille tout ce qui va  se  dire sur ces événements, et  si j’émets le moindre avis, on m’enfermera  dans des cases. Si je dis : l’oligarchie est en cause, je suis un extrémiste, si je dis : elle est bizarre cette affaire,  je suis un complotiste,  si je dis :  le peuple n’en peut plus, je suis populiste et communiste. Une seule certitude : électoralement parlant, cela conforte la droite. Théâtralement, le jet de bouteilles de champagne s’écrasant sur les boucliers des CRS, cela donne de belles images.



                           Dimanche 24 mars 2019   Malakoff    10°C


Je regarde un documentaire sur Brecht, Brecht qui m’a ouvert les yeux.  Brecht que j’ai adulé, Brecht dont j’ai épousé tous les préceptes, toutes les valeurs. Mais la société a évolué. les valeurs du communisme se sont fripées comme mon visage. Le vieux monde s’est écroulé, s’est disloqué. Il faut changer de mémoire, tuer la nostalgie.  J’essaye de savoir où se niche le théâtre du 21 ème siècle, est- il vraiment  né ? 


                  Samedi 30 mars  2019  Villars les Blamont.  15 °C ciel très bleu pur


Les poules votent pour le renard, les brebis pour le loup. Voter pour son prédateur, au moins on est sûr du résultat. Il y  en a d’autres  qui votent “colère”. Il y a les résignés qui ne votent pas. Il est curieux de constater  qu’après tout le remue -ménage des gilets jaunes,  rien n’aura trop changé dans les habitudes électorales des français. 

Quelques friandises auront été distribuées aux pauvres, tandis que les riches continueront d’enterrer leur magot  dans des iles lointaines.


                     Dimanche 7 avril 2019. Malakoff. Printanier. 18 °C


Nous avons voulu faire un théâtre neuf, différent, offensif, inventif, vigoureux. Nous avons fui les boites noires et leur public qui nous semblait moisi et nous sommes allés conquérir les places publiques.  Nous avons inventé une nouvelle esthétique, le théâtre à 360° le public -population.

Nous avons créé un mouvement qui peut être restera dans l’histoire comme le fait majeur du théâtre de la fin du vingtième siècle. Les compagnies de théâtre de rue ont été cent fois plus présentes à l’étranger que la Comédie Française. Et pourtant nous sommes encore victimes d’un rejet du Ministère de la Culture, de ses Institutions, des médias.  Vouloir être reconnu est ma grande faiblesse.


                     Dimanche 14 avril  2019 Villars les Blamont.  3°C


Je trompe ma femme,   je la trompe à ma manière qui n’est pas très orthodoxe.  Je lui raconte toutes les aventures parallèles qui m’arrivent régulièrement, des femmes qui viennent me rendre visite, et qui me couvrent de caresses, une autre qui m’a emmené chez elle, j’évoque  toutes les demandes que je ne peux satisfaire à l’âge où les facultés amoureuses ont perdu de leur vigueur.  Elle aime l’idée d’avoir épousé un séducteur qui plait et dont les conquêtes sont si nombreuses. Tout n’est qu’imagination, et cela fait 54 ans que cela dure.



             Dimanche 21 avril 2019 . Pâques  Villars les Blamont :  15 ° C


Les polémiques sont des fleurs sauvages, elles poussent partout, j’aime bien les polémiques. La dernière en date :  tu donnes aux pierres,  mais pas aux pauvres. Il y en a une qui persiste depuis longtemps : as tu le droit d’être blanc et de jouer  un noir ? As tu le droit de prendre la place d’un amérindien  pour parler de son problème, ne vaut -il pas mieux lui laisser la place ?   Ainsi une pièce  est l’objet d’attaque pour un problème de masque noir. Alors les artistes hurlent tous : liberté de création ! N’empêche que lorsque le curseur s’approche de moi, je change d’attitude. Un metteur en scène caricaturerait les juifs façon nazie, je commencerai à changer d’avis. Quelque part au fond de moi, je ne serais pas totalement anti -censure. 




               Dimanche 28 avril 2019. Villars les Blamont. Pluie 8°C


Macron évoque l’art d’être Français.C’est quoi  cet Art ? La France ce ne sont pas ses hommes politiques ou ses généraux,  ce ne sont pas ses industriels, ou ses oligarques. L’essence de la France , c’est la langue française et ses auteurs :   Rabelais, Montaigne, Victor Hugo Rimbaud, Baudelaire etc


                          Dimanche 5 mai 2019   Villars les Blamont. Neige  2°C


Si je m’en souviens bien, c’était en août 1973, lors des vacances en Lozère dans un hameau près de Lanuejols. Le vieux Villeneuve conduisait ses deux bœufs attachés par un joug, il s’arrêtait toujours devant la maison des parisiens, pour échanger quelques sentences philosophiques, et j’entends encore ses paroles prophétiques : «  Le climat est en train de se détraquer ».  Il l’avait senti quarante ans avant tous les savants climatologues.  Et ce 5 mai je suis sous la neige et je repense au vieux Villeneuve qui roulait les R.




11 mai 2019 Villars les Blamont. 11°C


Je lis un livre sur l’identité culturelle selon François Julien.  J’espère que lui même comprend bien tout ce qu’il dit, car  moi je n’en comprends que

quelques bribes.   Le communautarisme est paraît il l’ennemi.  Pour le supprimer,  il ne faudrait pas parler de nos différences mais au contraire

de ce que nous avons en commun. Je schématise.

Mais ceux qui le dénoncent, style les intellectuels,  forment eux mêmes une communauté bien fermée avec ses  tics, ses routines ses valeurs. Ma grand mère ne  fréquentait que des cercles russes de la porte de Saint Cloud, pourquoi lui en vouloir ?  Mais bizarrement  quand ce sont des musulmans,

qui se fréquentent entre eux, tout le monde s’énerve.  


              19 mai 2019  Villars les Blamont. Pluie.  12 °C


Je n’ai pas besoin de sondage,  je n’ai pas besoin d’enquête d’opinion,  j’ai Josette.

Josette est une basique de bon sens, elle représente j’imagine une bonne partie de la France. Josette me demande : il y a des élections ? On vote pourquoi ? Je lui parle

des Européennes, elle fait pfiiit  +un geste de  la main,  style qu’elle n’en a rien à faire.

Mais si par hasard elle entend Marine qui lui demande impérativement de voter, 

elle lui donnera sa voix. Et moi je dis quoi  à Josette ?

Vote Glucksman ou Manon Aubry ou Jadot ou le communiste dont je ne sais même

pas le nom. Josette me demande si je parle chinois


                         Dimanche 26 mai  2019   Malakoff . 20 °C


En 2002, c’était carrément pire que la peste l’arrivée du FN au second tour des présidentielles. 

Et maintenant les voilà carrément en tête des européennes,  ils ont rangé leurs insignes nazis, attirent le vote populaire. Ils sont là, dans le paysage. Sont ils des fascistes ?  Ils parlent de démocratie  comme les autres etc.

Ce n’est pas spécifiquement français ce phénomène, c’est  une vague mondiale.  Faut -il avoir peur ?  Faut il prendre les armes ?

Va surtout falloir  que nous les anciens,  apprenions  à penser

21 ème siècle.


                    Dimanche 2 juin 2019 . Villars les Blamont. L’été.  28°C



Une pensée frappe à ma porte : C’est nul, la politique, les politiciens, les indigentes  lois, mais à quoi ça sert?  Laissons le pouvoir aux ONG, aux associations, aux initiatives locales. Là c’est du concret, là on voit les résultats immédiatement, et non pas ces lourdeurs de parlement, avec leur langage poli,  ampoulé, et non pas les formatés des grandes écoles. Et me voilà classé  populiste, dégagiste, anti élite etc . Alors  je me pose la question.    La politique a  t-elle changé une seule fois en 76 ans le cours de ma vie ?

Réponse : en 1981, la gauche ne serait pas passée, notre théâtre serait mort depuis bien longtemps.  On doit tout à la gauche.  Pour la première fois,   on a reçu de l’estime et du subside. Et ça il ne faudrait jamais l’oublier. Jamais, et ainsi donc résister  aux poussées démagogiques de l’opinion,  et des 49,3% qui s’abstiennent.  


                  Lundi 10 juin 2019. Capdenac  14°C Pluie


Jadis, j’avais une certitude, je croyais que le communisme était le régime idéal, puis cela s’est écroulé. Ensuite j’ai pensé que la démocratie était le meilleur système de gouvernance, puis peu à peu  elle aussi a été  rongée par les mites, elle ne résiste pas au pouvoir de l’argent qui est seul maître à bord. Partout le capitalisme triomphe, il s’adapte à mille situations, il lâche du lest quand les inégalités sont trop criantes. On ne parlait que du chômage, et maintenant c’est la motivation climat qui prend les devants.  La productivité abime la planète. On nous demande de moins consommer. Le capitalisme  va t-il encore sortir  victorieux face à ces  nouveaux enjeux ?


                     Dimanche 16 juin.   Amiens.  Ciel gris


Nul doute que fréquentant le théâtre depuis cinquante ans, nous soyons assez difficiles question goût. Alors nous sommes étonnés par certains enthousiasmes, nous avons de nombreuses divergences avec les uns et les autres. Ce qui leur paraît innovant nous semble être du “déjà vu”. Et je refuse de répondre à la question habituelle. “Alors t’as aimé” ?  Rien ne se joue pour moi dans le plaisir immédiat, mais c’est une pérégrination lente dans le corps et la tête avant de connaitre l’impact réel d’un spectacle.  Pour l’instant je n’ai en mémoire qu’hospitalités de Massimo Furlan vu à Mulhouse, la chronique d’un village près de Pau jouée par les habitants eux mêmes.



Samedi 22 juin 2019  TGV 3604 Lyria entre Montbéliard et Paris. 3 jours avant une canicule


J’aurais tellement besoin de hurler, de crier, de protester, de critiquer, de dire du mal,  d’injurier, mais je suis condamné l’auto -censure.  J’appartiens au système, je dépends de financements publics. Ce serait suicidaire de ma part de cracher dans la soupe.  Alors je me tais, et toutes mes frustrations se sédimentent provoquant en moi une prolifération de vilaines cellules agressives.   Pourtant j’aimerais écrire des philippiques genre j’accuse qui feraient la une des journaux.  Mais voilà, les subventions, ça oblige.



                           Dimanche 30 juin Villars les Blamont  35 °C


Désarroi : je ne sais plus ce que je fais ni pourquoi,

je hais le public trop conformiste, trop moutonnier.

Je vis avec la métaphore des clés

Combien de portes puis- je ouvrir avec ma clef  ?

Parfois je ne sais plus rien de la cérémonie du théâtre, 

plus de repères,  et puis un matin   tout s’éclaire

une personne, une seule,  a compris

a saisi, a vibré, a vécu, m’a parlé

et  cela justifie plus de 40 ans de recherche

à toucher l’autre

Il y  a un  tel océan d’insensibilité, et là j’ai tellement senti le mot juste.



Dimanche 7 juillet 2019 . Nevers. 33°C . Orage  hier soir


Pas d’Avignon cette année. pas de désir d’Avignon cette année. Ni en spectateur, ni en acteur.

Mon compteur affiche environ  40  Avignon. Sensation d’avoir tout vu, tout vécu.

En fait dans la vie ce qu’il y a de plus exaltant c’est aller là où il y a du désert.

Oui,   l’arrivée du théatre en banlieue c’était une sensation nouvelle,

le festival de Nancy, c’était comme un oxygène tout frais,  

nos premiers pas  dans la rue ressemblaient à ceux des premiers pas sur la lune. 

Il n’y a que la mort que je n’ai pas vécue. Comme dit Vian : je ne voudrais  pas crever avoir d’avoir goûté la saveur de la mort.


                Dimanche 14 juillet. Rosières, Blanjhac  Haute Loire.  25 °C


Petit déjeuner qui dure des heures sous le tilleul. La nu!t a été fraiche.  On fait couler café sur café pour les nouveaux arrivants. Maison de l’arrière -grand père de Sophie dont la maman accueillait Kateb Yacine  qui aimait écrire sous le ciel  bleu du Velay. Je regarde Sophie que je connais depuis ses 17 ans,   il y a   39 ans, si fraiche si accueillante  si bienveillante. Bien -sûr  j’ai mis sur la table mes  sujets favoris. Fantazio est dans un mode  de feu d’artifice de créativité verbale et souterraine.  je dis à Sophie qui acquiesce  : ce genre de petit déjeuner qui s’éternise ,  c’est un peu ça le bonheur.



 

                      Dimanche 21 juillet.  Villars les Blamont  26 °C


Nos gouvernants, aussi cultivés et intelligents, soient-ils, ont l’entendement très limité quand il s’agit d’évoquer les inégalités et les  injustices.  Une vague populaire  vient d’emporter notre ministre de l’écologie sous le prétexte de diners fastueux arrosés de vins fins. Ils prétendent et ils ont raison  : le président du parlement avait la loi avec lui, oui, les frais de bouche attribués à l’Hôtel de Lassey étaient de 1200  € par jour. Ainsi donc,  tous ministres  trouvent tous injustes cette vindicte populaire. Ils n’ont rien compris au mouvement des gilets jaunes. Le peuple n’acceptera les sacrifices qu’on lui demande qu’à partir du moment où les hommes politiques adopteront un train de vie plus modeste et moins ostentatoire. 


                       Lundi 29 juillet. Morette (isère)     25°C


Il y a des mercis  qui sont vides et sans âme et d’autres qui derrière ces deux syllabes cachent une riche émotion.  Ue femme s’approche de de moi après le Rappoporchestra de Morette, elle me répète les mots  de la fin : c’est exactement ça, dit -elle, les vivants ferment les yeux des morts, et les morts ouvrent les yeux des vivants. J’ai vécu  de 1943  à 1945 dans ce village qui a recueilli mes parents pendant la guerre, jusqu’à l’âge de deux ans, et ce 28 juillet 2019, j’y reviens, la mairie a affiché les photos de mes parents, oncles, tantes, grand mère, soeurs,  cousines,  et moi tout petit.  Je vois apparaître dans le registre des écoles le nom d’Annie ma soeur,  et je pense : je vais tout raconter à Annie, mais non zut,  Annie vient de mourir, et quand je veux dire aux habitants, c’est curieux, j’ai l’impression que ma soeur Annie est là,  une digue pète dans ma tête: je ne peux pas me retenir,  un tsunami de larmes m’envahit,  je pleure,  je pleure et j’ai honte.




Dimanche 3 août  2019 . Villars les Blamont.Beau temps    28 °C


Qui a envie d’ouvrir sa porte à quelqu’un qu’il ne connait pas ?

Qui a envie de prêter sa maison à quelqu’un qu’il n’ a jamais vu?

Pourquoi dans les TER, on fait très attention de s’asseoir là où il n’y a  personne ?

Pourquoi  l’autre nous fait peur ?  Pourquoi aimons-nous tant rester entre nous ?

Pourquoi y a t-il des étables pour les vaches,  et des écuries pour les chevaux ?



Dimanche 10 août. La Chaux de Fonds.  19 °C


Le théâtre est un cas à part. La littérature, le cinéma, les arts plastiques, on peut tout consulter,  tout savoir, mais la connaissance du théâtre échappe aux experts car  théâtre s’écrit sur le sable.

Que peut le jeune  qui rentre au Ministère de la Culture et qui est en charge du théâtre ?  Même  s’il a fait  Normale sup, même s’il  est agrégé, il ne connait le théâtre de la fin du vingtième  siècle  que par images, vidéos ou ouï dire. 

Je sais,  mon pauvre expert, ce n’est pas de ta faute si tu n’as pas connu le festival de Nancy, le théâtre de la Cité de Villeurbanne, Kantor, Vilar, Barrault,  si tu n’as pas vu Brecht au théâtre des Nations, la Taganka, Beno Besson, Joan Litttlewood, les débuts de la Commune  d’Aubervilliers, les débuts du théâtre de rue  etc. Mon pauvre expert, tu n’y connais rien et tu dois faire avec. 


Dimanche 18 août  St Flour    23 °C


Je fais la connaissance  d’un employé du parc National des  Cévennes. Je suis subjugué  par sa culture. Il sait tout des vautours, des chauves  souris, des cerfs des sangliers, des loups etc. Il sait reconnaitre la mâchoire du loup sur la gorge d’une brebis et ce que le loup aime le mieux dévorer. il soupçonne certains  éleveurs de faire passer les chiens sauvages pour des loups. 

Nous gens de théâtre nous croyons que nous détenons les clefs de la culture, qui nous permettent de décrypter le monde.

J’ai pris une énorme leçon de modestie. 


Dimanche 25 août 2019. Sext en Lozère. fait frisquet le soir


Aurillac.  On m’aborde : si vous saviez à quel point vous avez compté pour moi. Ah vous êtes bien Livchine de l’Unité ? On vous suit on vous aime. Chtou devant 800 personnes  : Je vous demande d’applaudir Jacques Livchine  et Hervée de Lafond, sans eux, rien de ce qui se passe aujourd’hui n’existerait. Et ça continue et ça continue. J’ai tellement aimé votre Nuit, c’est prodigieux.   Et moi de rester insensible et  frigide.  Car dans ma pauvre tête je pense : si seulement ces messages venaient de personnes importantes,  directeurs, ministres, journalistes., si seulement ces personnes pouvaient me faire jouer la Nuit Unique.



2  septembre 2019.    1 H 55. Villars les Blamont  14 °C


Trente cinq heures sans dormir.  Nous entrons dans l’univers  des dérèglements de tous les sens. 

Nous oublions la civilisation et et redevenons des humains d’il y a 40 000 ans.

35 heures  sans dormir, nous ne pensons plus qu’à tenter de nous nourrir, nous sommes redevenus des primitifs.

Quand la situation nous dépasse nous tournons vers le ciel pour  se faire aider par  quelques divinités consolatrices. 

Hier nous avons fait la Nuit Unique. Aujourd’hui nous errons.


Dimanche 8 septembre 2019  Faenza (italie)   18 °C


Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous rencontrons souvent des personnes remarquables au désintéressement absolu pour qui l’argent n’est absolument pas  le moteur de la vie.

Tanja  faisait partie de la compagnie du hasard de Blois, puis a intégré le Teatro due Mondi de Faenza.

Elle parle alternativement l’allemand, sa langue maternelle, le Français  couramment, l’Anglais et l’Italien.

Elle organise, elle administre,  elle est en plus comédienne, et  est habitée par une gigantesque   passion du théâtre pour lequel elle est  prête à tout sacrifier.

Tanja vous insuffle de la force et de la confiance dans l’humanité. 


Dimanche 15 septembre 2019  . Villars les Blamont   26 °C


La capitellophobie : c’est   la  peur  des cadeaux

Oui, cela va être le 54 ème cadeau que je vais lui faire, à la même date depuis  54 ans. Je suis paniqué à cette idée : Les voyages, les trousses de toilettes, les fleurs, les parfums, plantes,  les grands restaurants, les incroyables surprises, les mises en scène bizarres, les valises, les cures thermales, les manteaux, les bottes, les couettes, les châles, un I phone,  les poèmes d’amour, les enregistrements de chansons, les retours à sa maison natale les yeux bandés,  c’est fait.  Alors le stylo : la voilà la bonne idée , mais elle   n’en veut plus. Un bijou, oui, mais elle est allergique à l’or. Je suis en pleine crise de capitellophobie.



Audincourt,  mardi  24 septembre 2019   12 °C 


Il y a Louis c’est fini, François c’est en train, Nadine, Jacques c’est bientôt et moi avec.

Arrêtez de vous  lamenter.

Nous sommes des centaines dans l’anti -chambre, arrêtez de pleurer ou d’envoyer des messages du style bats- toi.  La mort finit toujours pas gagner, arrêtez avec votre empathie pour tous ceux qui souffrent, même les riches  finissent par morfler eux aussi.

Arrêtez de pleurer sur les bougres qui errent pour chercher un meilleur endroit que de là où ils viennent.

Non, barricadons- nous  avec des  serrures trois points et appliquons le principe :  moi d’abord , mon chien,  et  ma famille.  Chacun chez soi et chacun  pour soi.




                  Villars les Blamont. dimanche 29 septembre 2019 . 23 °C


Mort de Chirac. déferlements d’éloges à jets continus. Cela ne dépassera jamais la frénésie Halliday, mais c’est épuisant. Oublié l’impopularité, les grandes grèves, les casseroles, les condamnations.  On a l’impression d’assister à une sanctification, à une béatification.  Et puis les formules toutes faites   : il aimait la France, il était la France. D’accord il n’ a pas suivi les américains en Irak, ce qui était le service minimum, mais nous à l’Unité on n’oubliera pas qu’il a fermé un lieu culturel qui nous abritait : la MJC théatre des de deux portes,  à Paris,  avec un mépris et un  cynisme incroyables,  puisqu’il offert cette MJC parisienne à la Police.



                            Genève , samedi 5 octobre 2019. 12 °C


Me voilà voué aux gémonies moi vieux mâle hétérosexuel blanc dans un rassemblement de racisés.

Il faut s’accrocher pour suivre l’évolution des moeurs.

LGBTQI+ 

Non,  les intersexes,   ce ne sont pas les trans, il faudrait rajouter les asexuels, les non dyadiques, les binaires, la sapio -sexualité. Le + je ne sais plus, je vais aller m’informer.

je suis ringardisé, on ne sait plus accorder le participe passé,  on me dit  : faut mettre un X,  car le binaire c’est finix. Heureusement la nature a programmé la disparition de l’espèce 1943.


Malakoff,  dimanche 13 octobre 2019     23°C


J’aime les dilemmes. 

Le dernier en date : faut- il laisser Eric Zemmour s’exprimer sur les médias ?

On avait écarté des années durant  Marine le Pen,   des médias d’information. 

J’ai bien peur que l’interdiction soit un attiseur, puisque la voilà en tête de quasiment toutes les élections.

L’islamophobie, la peur du migrant,  sont des idées répandues dans toutes les couches populaires, Zemmour  en est devenu le chantre. On aura beau l’interdire, toutes ces idées continueront de croître, il ne faut pas avoir peur de se battre

pied à pied contre lui.  Quand il dit : tous les dealers  en France sont  à 99 % arabes, il faut savoir lui répondre.



Villars les blamont . Dimanche 20 octobre 2019.  19°C


J’aime les calmes dimanches, le silence de la campagne, les coulemelles dans la forêt, un peu de lecture de Proust, le tuba, un feu de bois.Je dois vieillir. Jadis je détestais les dimanches, il fallait absolument que je sois occupé, que je sorte, que je fasse des kilomètres pour fuir l’angoisse du dimanche. Et là, mon esprit n’est pas torturé, je n’ouvre pas mon téléphone, je fume un juliétas, des petits bouts de transsibérien me reviennent par bouffées, alors je redis le texte mécaniquement.  Je dois vieillir.


                   Villars les Blamont. 27 octobre 2019     17°C


Tu es d’une génération qui ne comprend pas pourquoi l’univers tout entier passe plus de trois heures par jour les yeux rivés sur un écran avec des écouteurs dans les oreilles. Tu as essayé de résister, tu ne voulais pas entendre parler de podcast ou de replay mais quand tu as su que ton auteur préféré  avait parlé sur France Culture, tu m’as demandé de te le faire écouter.  Et puis tu dégueules Google :  or  tu tiens dans ta main un petit écran d’une centaine de grammes   qui te permet d’accéder à trois milliards de pages de connaissances , eh bien en vérité c’est une vraie révolution qui va peut- être  changer la face du monde, avec  quelques dégâts,  et tu seras  une des premières victimes de ce chambardement à force de refuser le vingt et unième siècle.   



Malakoff .  2 novembre 2019. Temps de Toussaint, humide, pas froid.


Maguy Marin à St Denis, je fonce.. Maguy Marin, j’ai du respect pour cette artiste authentique. . J’ai l’espoir de la prendre comme intervenante  pour les Ruches. Spectacle avec 27 amateurs issus de la diversité comme on dit   Maguy, qu’est ce qui t’arrives, tu nous fais  le catalogue de tous les exercices de tous les cours d’amateurs du monde,  rien, pas de danse, pas de propos pas d’imagination.  Un  ramassis de lieux communs. Le public est enthousiaste. Des défavorisés sur la scène d’un CDN, la classe.

Aïe, la pauvre  bien pensance de gauche, et dommage Maguy , je ne te prendrai  pas comme intervenante aux Ruches. La morale : méfions nous des gens trop  connus.



Villars les Blamont.   Dimanche 10 novembre 2019

Gris Triste 6°C


Je passais mon samedi soir dans la salle des fêtes d’un petit village du Jura , Souvans. 500 habitants 

Le Pudding théâtre y donnait son cabaret des locales. J’étais au coeur de la France des chasseurs, la France de  TF1, la France du terroir, la France franchouillarde,  la France  qui décore son entrée de maison  avec des broderies de cerfs et de biches,  bref la France qui ne vote pas comme nous. Le Pudding avait fabriqué une pièce en 16 sketches, un spectacle  qui avait pour sujet ce village.   Emotion, rires, poésies, le village riait de se voir sur scène. Que d’humanité dans cette démarche.   Sans arrêt je pense qu’il faut chercher ce qui nous rassemble et pas ce qui nous différencie. Des dizaines d’années de rejet de cette  France des campagnes vont nous conduire tout droit où nous n’avons pas envie d’aller.



de Latifa Djerbi