BILLETS 2019/20

 
 

Seizième  année


                                             Dimanche 6 janvier 2019, l’épiphanie


Scénario GJ. Suite du scénario. La gauche est grillée, la droite est grillée, la démocratie représentative à l’ancienne   est grillée. Plus de modèle. La chute libre,  et cela dans le monde entier.

Alors,  c’est bizarre, je  repense aux Tuches , ce film que d’ailleurs je n’avais pas trouvé si crétin,  finalement ce n’est rien  d’autre qu’un Gilet Jaune à l’Elysée avec toute sa famille.  Ça calmerait tout le monde, un autre exercice du pouvoir, ne plus se sentir gouverné par une oligarchie.


Audincourt 14 janvier 2019 / Pluie 8°C


Léa  qui a  moins de 30 ans  a été émue par mon bouquin, tant mieux, mais elle est déprimée  et  me demande conseil.  Elle aimerait trouver le mode d’emploi du bonheur.

Alors je me suis mis à me souvenir des 14 plus  grands pics de bonheur que j’ai connus dans ma vie.

Stupéfaction ! ce n’est pas le théâtre qui vient en tête mais l’amour avec 5 citations.

Mais en fait il y a le fond de sauce de la vie, les rencontres, les amis, les repas avec beaucoup de monde autour de la table, les relations, être avec les autres. 

Et puis aussi arriver au bout d’une création.



             Dimanche 19 janvier. Villars les Blamont.  Cheminée. -2°C


Il y a dix ans j’avais écrit : je mourrai le samedi 23 février 2020. C’était ma prédiction.  Or nous y sommes presque. Je ne plaisante plus sur cette date. il me resterait donc un an à vivre.    Or l’Unité va être compagnie associée à Scène Vosges à Epinal  en 2020. On a déjà établi un calendrier,  il y a des dates après  ma mort annoncée. Je n’ai pas envie de déserter, de ne plus être là.   Je note 5 avril  2020, 12 décembre 2020 etc.  Je ne vais certainement pas dire : je pense que je serais absent. Cela mettrait une mauvaise ambiance.



                              Dimanche 26 janvier, Malakoff , 8°C pluie continue



Le grand débat National  : deux scénarios,   soit tout est joué, Macron continue son chemin, soit il change carrément de cap.

Par contre, ce qui est sûr,   c’est que la Culture ne sera jamais évoquée.

Et pourtant les milliers d’artistes qui oeuvrent sur les territoires  en proximité avec des publics sensibles ou en difficultés, ceux- là non  seulement   touchent à peine le SMIC mais  par dessus le marché reçoivent tout le mépris des inclus du théâtre et les  quolibets de la presse parisienne.


                   Dimanche 3 février  2019 . Malakoff . 3 °C


Il faut que j’arrête de me projeter dans les vies des autres. Cette femme qui enregistre les entrées à l’hôpital semble s’ennuyer.  Avez vous votre carte vitale ? votre ordonnance etc. Et toute la journée, et tous les jours, les mêmes questions. Elle a   de la chance,  elle a du travail, et pourtant, elle semble s’ennuyer, s’ennuyer, elle ne sourit pas.  J’aimerais entamer une conversation avec elle sur le temps de cuisson du gigot par exemple, mais son visage est obstinément  fermé. Et tous les  jours,  je rencontre des hommes et des femmes dont la vie semble être d’un absolu ennui.   Oui, j’ai l’outrecuidance de penser que ma vie est plus passionnante, que d’autres vies.  Je sais que j’ai tort. Cette femme a des passions secrètes qu’elle ne veut  pas me faire partager.



Dimanche 10 février 2019   Villars les Blamont.  9°C  Alerte orange, vent à 90 km/h


Je lis le dernier  livre de Yuval Noah Harari   et une petite phrase m’intrigue et me stupéfie.  Il y a des fake news dont la durée de vie est de plus de mille ans, et dans ce cas, elles deviennent plus vraies que vraies.

Qui va s’amuser à nous dire qu’Abraham, Jésus ou Mahomet ne sont que des légendes inventées ?  Toutes ces religions prônent l’amour, c’est bien,  mais en leur nom,  nous sommes prêts à nous égorger les uns les autres. 

Et voilà comment tout l’équilibre de la planète ne repose que sur des fake news. Moi je le  sais depuis longtemps pour le pratiquer :  le mensonge est bien plus fort que la vérité. 


Samedi 16 février 2019. Villars les Blamont ; 15 °C  Soleil


La nature m’envoie des signaux de plus en plus explicites : la fin approcherait.  Les genoux ont perdu de leur souplesse,  la mémoire a tendance à flancher, l’audition  faiblit imperceptiblement, les érections se raréfient, leur longévité et leur dureté  laissent à désirer.

Or la médecine est là, qui me propose non pas une remise à neuf, mais des aménagements, des améliorations, des compensations qui vont me permettre de retarder l’échéance finale. 

Et voilà comment l’économie des retraites est déficitaire. Nous vivons trop longtemps !  Je ne serai pas occidental,  je moisirai depuis longtemps sous terre.


             Samedi 23 février 2019  Villars les Blamont . 12°C ensoleillé


Quarante sept ans  que je partage mon destin théâtral avec celui d’Hervée de Lafond. Alchimie mystérieuse. Rien ne devait nous rapprocher. Une famille  aristocrate pétainiste, une famille juive immigrée. Des caractères strictement opposés, elle frontale et courageuse, lui lâche et laxiste. Elle, célibataire amoureuse de solitude, lui entouré d’une énorme famille, elle  fière  et confiante, lui  honteux et rempli de doutes, elle bien cadrée et rigoureuse, lui approximatif et aimant se perdre. 

Voilà  donc sur papier une alliance improbable et d’avance  condamnée à l’échec.

En fait ce qui nous a uni, c’est un amour immodéré d’un public différent de celui des théâtres habituels, c’est sortir de l’entre- soi confortable du microcosme théâtral,  c’est le refus de la carrière, c’est simplement  l’amour du théâtre.



                             Dimanche 3 mars 2019, Malakoff. 15°C


Paris, samedi soir, rue de la Gaité, les cafés regorgent de monde, les fumeurs occupent les  trottoirs, pinte de bière à la main,   les crêperies, les restaurants chinois,  libanais, japonais,  coréens sont pris d’assaut. Il y a là une France bien en forme, jeune, sûre d’elle, au porte monnaie bien rempli. Le cinéma du boulevard Montparnasse fait le plein.  On entend au loin les sirènes de la police qui vont casser du Gilet Jaune.  Au même moment il est 22 H 45 à Audincourt, tout est désespérément vide. Les 4 personnes qui étaient au cinéma au Colisée regagnent leur Peugeot.  Seul le kebab près de la blanchisserie de la rue de Valentigney a son néon allumé. Un seul client est attablé, il joue avec son portable.  



                      Dimanche 10 mars 2019. Villars les Blamont. 10°C  Venteux.


Méditation du matin.  Tout s’use. Le système théâtral devient obsolète.  Les jeunes loups de la mise en scène ne veulent pas les clefs des institutions. Les émissions de télé s’usent, on n’en peut plus d’Ardisson et de Ruquier. Les émissions de radio amusantes au début finissent pas lasser :  par Jupiter nous désespère. Les journaux, bof. Les penseurs du siècle se crament les ailes : Onfray, hmm, Edgar Morin. Toutes les expos ne provoquent que de l’ennui. Les bouquins nous tombent des mains. Les films ne nous aimantent plus. Les amours sont telles des pierres à briquet qui ne sécrètent plus d’étincelle.

Même la terre a pris un coup de vieux. Alors ?  Où te caches- tu, passion qui nous fait vivre ?


                                Lundi 18 mars 2019. Rennes. 10°C


Le Fouquet’s  les Champs Elysées , brûlés, détruits, tagués etc. Acte 18. Il y a un terrorisme de la pensée qui règne et surveille tout ce qui va  se  dire sur ces événements, et  si j’émets le moindre avis, on m’enfermera  dans des cases. Si je dis : l’oligarchie est en cause, je suis un extrémiste, si je dis : elle est bizarre cette affaire,  je suis un complotiste,  si je dis :  le peuple n’en peut plus, je suis populiste et communiste. Une seule certitude : électoralement parlant, cela conforte la droite. Théâtralement, le jet de bouteilles de champagne s’écrasant sur les boucliers des CRS, cela donne de belles images.



                           Dimanche 24 mars 2019   Malakoff    10°C


Je regarde un documentaire sur Brecht, Brecht qui m’a ouvert les yeux.  Brecht que j’ai adulé, Brecht dont j’ai épousé tous les préceptes, toutes les valeurs. Mais la société a évolué. les valeurs du communisme se sont fripées comme mon visage. Le vieux monde s’est écroulé, s’est disloqué. Il faut changer de mémoire, tuer la nostalgie.  J’essaye de savoir où se niche le théâtre du 21 ème siècle, est- il vraiment  né ? 


                  Samedi 30 mars  2019  Villars les Blamont.  15 °C ciel très bleu pur


Les poules votent pour le renard, les brebis pour le loup. Voter pour son prédateur, au moins on est sûr du résultat. Il y  en a d’autres  qui votent “colère”. Il y a les résignés qui ne votent pas. Il est curieux de constater  qu’après tout le remue -ménage des gilets jaunes,  rien n’aura trop changé dans les habitudes électorales des français. 

Quelques friandises auront été distribuées aux pauvres, tandis que les riches continueront d’enterrer leur magot  dans des iles lointaines.


                     Dimanche 7 avril 2019. Malakoff. Printanier. 18 °C


Nous avons voulu faire un théâtre neuf, différent, offensif, inventif, vigoureux. Nous avons fui les boites noires et leur public qui nous semblait moisi et nous sommes allés conquérir les places publiques.  Nous avons inventé une nouvelle esthétique, le théâtre à 360° le public -population.

Nous avons créé un mouvement qui peut être restera dans l’histoire comme le fait majeur du théâtre de la fin du vingtième siècle. Les compagnies de théâtre de rue ont été cent fois plus présentes à l’étranger que la Comédie Française. Et pourtant nous sommes encore victimes d’un rejet du Ministère de la Culture, de ses Institutions, des médias.  Vouloir être reconnu est ma grande faiblesse.


                     Dimanche 14 avril  2019 Villars les Blamont.  3°C


Je trompe ma femme,   je la trompe à ma manière qui n’est pas très orthodoxe.  Je lui raconte toutes les aventures parallèles qui m’arrivent régulièrement, des femmes qui viennent me rendre visite, et qui me couvrent de caresses, une autre qui m’a emmené chez elle, j’évoque  toutes les demandes que je ne peux satisfaire à l’âge où les facultés amoureuses ont perdu de leur vigueur.  Elle aime l’idée d’avoir épousé un séducteur qui plait et dont les conquêtes sont si nombreuses. Tout n’est qu’imagination, et cela fait 54 ans que cela dure.



             Dimanche 21 avril 2019 . Pâques  Villars les Blamont :  15 ° C


Les polémiques sont des fleurs sauvages, elles poussent partout, j’aime bien les polémiques. La dernière en date :  tu donnes aux pierres,  mais pas aux pauvres. Il y en a une qui persiste depuis longtemps : as tu le droit d’être blanc et de jouer  un noir ? As tu le droit de prendre la place d’un amérindien  pour parler de son problème, ne vaut -il pas mieux lui laisser la place ?   Ainsi une pièce  est l’objet d’attaque pour un problème de masque noir. Alors les artistes hurlent tous : liberté de création ! N’empêche que lorsque le curseur s’approche de moi, je change d’attitude. Un metteur en scène caricaturerait les juifs façon nazie, je commencerai à changer d’avis. Quelque part au fond de moi, je ne serais pas totalement anti -censure. 




               Dimanche 28 avril 2019. Villars les Blamont. Pluie 8°C


Macron évoque l’art d’être Français.C’est quoi  cet Art ? La France ce ne sont pas ses hommes politiques ou ses généraux,  ce ne sont pas ses industriels, ou ses oligarques. L’essence de la France , c’est la langue française et ses auteurs :   Rabelais, Montaigne, Victor Hugo Rimbaud, Baudelaire etc


                          Dimanche 5 mai 2019   Villars les Blamont. Neige  2°C


Si je m’en souviens bien, c’était en août 1973, lors des vacances en Lozère dans un hameau près de Lanuejols. Le vieux Villeneuve conduisait ses deux bœufs attachés par un joug, il s’arrêtait toujours devant la maison des parisiens, pour échanger quelques sentences philosophiques, et j’entends encore ses paroles prophétiques : «  Le climat est en train de se détraquer ».  Il l’avait senti quarante ans avant tous les savants climatologues.  Et ce 5 mai je suis sous la neige et je repense au vieux Villeneuve qui roulait les R.




11 mai 2019 Villars les Blamont. 11°C


Je lis un livre sur l’identité culturelle selon François Julien.  J’espère que lui même comprend bien tout ce qu’il dit, car  moi je n’en comprends que

quelques bribes.   Le communautarisme est paraît il l’ennemi.  Pour le supprimer,  il ne faudrait pas parler de nos différences mais au contraire

de ce que nous avons en commun. Je schématise.

Mais ceux qui le dénoncent, style les intellectuels,  forment eux mêmes une communauté bien fermée avec ses  tics, ses routines ses valeurs. Ma grand mère ne  fréquentait que des cercles russes de la porte de Saint Cloud, pourquoi lui en vouloir ?  Mais bizarrement  quand ce sont des musulmans,

qui se fréquentent entre eux, tout le monde s’énerve.  


              19 mai 2019  Villars les Blamont. Pluie.  12 °C


Je n’ai pas besoin de sondage,  je n’ai pas besoin d’enquête d’opinion,  j’ai Josette.

Josette est une basique de bon sens, elle représente j’imagine une bonne partie de la France. Josette me demande : il y a des élections ? On vote pourquoi ? Je lui parle

des Européennes, elle fait pfiiit  +un geste de  la main,  style qu’elle n’en a rien à faire.

Mais si par hasard elle entend Marine qui lui demande impérativement de voter, 

elle lui donnera sa voix. Et moi je dis quoi  à Josette ?

Vote Glucksman ou Manon Aubry ou Jadot ou le communiste dont je ne sais même

pas le nom. Josette me demande si je parle chinois


                         Dimanche 26 mai  2019   Malakoff . 20 °C


En 2002, c’était carrément pire que la peste l’arrivée du FN au second tour des présidentielles. 

Et maintenant les voilà carrément en tête des européennes,  ils ont rangé leurs insignes nazis, attirent le vote populaire. Ils sont là, dans le paysage. Sont ils des fascistes ?  Ils parlent de démocratie  comme les autres etc.

Ce n’est pas spécifiquement français ce phénomène, c’est  une vague mondiale.  Faut -il avoir peur ?  Faut il prendre les armes ?

Va surtout falloir  que nous les anciens,  apprenions  à penser

21 ème siècle.


                    Dimanche 2 juin 2019 . Villars les Blamont. L’été.  28°C



Une pensée frappe à ma porte : C’est nul, la politique, les politiciens, les indigentes  lois, mais à quoi ça sert?  Laissons le pouvoir aux ONG, aux associations, aux initiatives locales. Là c’est du concret, là on voit les résultats immédiatement, et non pas ces lourdeurs de parlement, avec leur langage poli,  ampoulé, et non pas les formatés des grandes écoles. Et me voilà classé  populiste, dégagiste, anti élite etc . Alors  je me pose la question.    La politique a  t-elle changé une seule fois en 76 ans le cours de ma vie ?

Réponse : en 1981, la gauche ne serait pas passée, notre théâtre serait mort depuis bien longtemps.  On doit tout à la gauche.  Pour la première fois,   on a reçu de l’estime et du subside. Et ça il ne faudrait jamais l’oublier. Jamais, et ainsi donc résister  aux poussées démagogiques de l’opinion,  et des 49,3% qui s’abstiennent.  


                  Lundi 10 juin 2019. Capdenac  14°C Pluie


Jadis, j’avais une certitude, je croyais que le communisme était le régime idéal, puis cela s’est écroulé. Ensuite j’ai pensé que la démocratie était le meilleur système de gouvernance, puis peu à peu  elle aussi a été  rongée par les mites, elle ne résiste pas au pouvoir de l’argent qui est seul maître à bord. Partout le capitalisme triomphe, il s’adapte à mille situations, il lâche du lest quand les inégalités sont trop criantes. On ne parlait que du chômage, et maintenant c’est la motivation climat qui prend les devants.  La productivité abime la planète. On nous demande de moins consommer. Le capitalisme  va t-il encore sortir  victorieux face à ces  nouveaux enjeux ?


                     Dimanche 16 juin.   Amiens.  Ciel gris


Nul doute que fréquentant le théâtre depuis cinquante ans, nous soyons assez difficiles question goût. Alors nous sommes étonnés par certains enthousiasmes, nous avons de nombreuses divergences avec les uns et les autres. Ce qui leur paraît innovant nous semble être du “déjà vu”. Et je refuse de répondre à la question habituelle. “Alors t’as aimé” ?  Rien ne se joue pour moi dans le plaisir immédiat, mais c’est une pérégrination lente dans le corps et la tête avant de connaitre l’impact réel d’un spectacle.  Pour l’instant je n’ai en mémoire qu’hospitalités de Massimo Furlan vu à Mulhouse, la chronique d’un village près de Pau jouée par les habitants eux mêmes.



Samedi 22 juin 2019  TGV 3604 Lyria entre Montbéliard et Paris. 3 jours avant une canicule


J’aurais tellement besoin de hurler, de crier, de protester, de critiquer, de dire du mal,  d’injurier, mais je suis condamné l’auto -censure.  J’appartiens au système, je dépends de financements publics. Ce serait suicidaire de ma part de cracher dans la soupe.  Alors je me tais, et toutes mes frustrations se sédimentent provoquant en moi une prolifération de vilaines cellules agressives.   Pourtant j’aimerais écrire des philippiques genre j’accuse qui feraient la une des journaux.  Mais voilà, les subventions, ça oblige.



                           Dimanche 30 juin Villars les Blamont  35 °C


Désarroi : je ne sais plus ce que je fais ni pourquoi,

je hais le public trop conformiste, trop moutonnier.

Je vis avec la métaphore des clés

Combien de portes puis- je ouvrir avec ma clef  ?

Parfois je ne sais plus rien de la cérémonie du théâtre, 

plus de repères,  et puis un matin   tout s’éclaire

une personne, une seule,  a compris

a saisi, a vibré, a vécu, m’a parlé

et  cela justifie plus de 40 ans de recherche

à toucher l’autre

Il y  a un  tel océan d’insensibilité, et là j’ai tellement senti le mot juste.



Dimanche 7 juillet 2019 . Nevers. 33°C . Orage  hier soir


Pas d’Avignon cette année. pas de désir d’Avignon cette année. Ni en spectateur, ni en acteur.

Mon compteur affiche environ  40  Avignon. Sensation d’avoir tout vu, tout vécu.

En fait dans la vie ce qu’il y a de plus exaltant c’est aller là où il y a du désert.

Oui,   l’arrivée du théatre en banlieue c’était une sensation nouvelle,

le festival de Nancy, c’était comme un oxygène tout frais,  

nos premiers pas  dans la rue ressemblaient à ceux des premiers pas sur la lune. 

Il n’y a que la mort que je n’ai pas vécue. Comme dit Vian : je ne voudrais  pas crever avoir d’avoir goûté la saveur de la mort.


                Dimanche 14 juillet. Rosières, Blanjhac  Haute Loire.  25 °C


Petit déjeuner qui dure des heures sous le tilleul. La nu!t a été fraiche.  On fait couler café sur café pour les nouveaux arrivants. Maison de l’arrière -grand père de Sophie dont la maman accueillait Kateb Yacine  qui aimait écrire sous le ciel  bleu du Velay. Je regarde Sophie que je connais depuis ses 17 ans,   il y a   39 ans, si fraiche si accueillante  si bienveillante. Bien -sûr  j’ai mis sur la table mes  sujets favoris. Fantazio est dans un mode  de feu d’artifice de créativité verbale et souterraine.  je dis à Sophie qui acquiesce  : ce genre de petit déjeuner qui s’éternise ,  c’est un peu ça le bonheur.



 

                      Dimanche 21 juillet.  Villars les Blamont  26 °C


Nos gouvernants, aussi cultivés et intelligents, soient-ils, ont l’entendement très limité quand il s’agit d’évoquer les inégalités et les  injustices.  Une vague populaire  vient d’emporter notre ministre de l’écologie sous le prétexte de diners fastueux arrosés de vins fins. Ils prétendent et ils ont raison  : le président du parlement avait la loi avec lui, oui, les frais de bouche attribués à l’Hôtel de Lassey étaient de 1200  € par jour. Ainsi donc,  tous ministres  trouvent tous injustes cette vindicte populaire. Ils n’ont rien compris au mouvement des gilets jaunes. Le peuple n’acceptera les sacrifices qu’on lui demande qu’à partir du moment où les hommes politiques adopteront un train de vie plus modeste et moins ostentatoire. 


                       Lundi 29 juillet. Morette (isère)     25°C


Il y a des mercis  qui sont vides et sans âme et d’autres qui derrière ces deux syllabes cachent une riche émotion.  Ue femme s’approche de de moi après le Rappoporchestra de Morette, elle me répète les mots  de la fin : c’est exactement ça, dit -elle, les vivants ferment les yeux des morts, et les morts ouvrent les yeux des vivants. J’ai vécu  de 1943  à 1945 dans ce village qui a recueilli mes parents pendant la guerre, jusqu’à l’âge de deux ans, et ce 28 juillet 2019, j’y reviens, la mairie a affiché les photos de mes parents, oncles, tantes, grand mère, soeurs,  cousines,  et moi tout petit.  Je vois apparaître dans le registre des écoles le nom d’Annie ma soeur,  et je pense : je vais tout raconter à Annie, mais non zut,  Annie vient de mourir, et quand je veux dire aux habitants, c’est curieux, j’ai l’impression que ma soeur Annie est là,  une digue pète dans ma tête: je ne peux pas me retenir,  un tsunami de larmes m’envahit,  je pleure,  je pleure et j’ai honte.




Dimanche 3 août  2019 . Villars les Blamont.Beau temps    28 °C


Qui a envie d’ouvrir sa porte à quelqu’un qu’il ne connait pas ?

Qui a envie de prêter sa maison à quelqu’un qu’il n’ a jamais vu?

Pourquoi dans les TER, on fait très attention de s’asseoir là où il n’y a  personne ?

Pourquoi  l’autre nous fait peur ?  Pourquoi aimons-nous tant rester entre nous ?

Pourquoi y a t-il des étables pour les vaches,  et des écuries pour les chevaux ?



Dimanche 10 août. La Chaux de Fonds.  19 °C


Le théâtre est un cas à part. La littérature, le cinéma, les arts plastiques, on peut tout consulter,  tout savoir, mais la connaissance du théâtre échappe aux experts car  théâtre s’écrit sur le sable.

Que peut le jeune  qui rentre au Ministère de la Culture et qui est en charge du théâtre ?  Même  s’il a fait  Normale sup, même s’il  est agrégé, il ne connait le théâtre de la fin du vingtième  siècle  que par images, vidéos ou ouï dire. 

Je sais,  mon pauvre expert, ce n’est pas de ta faute si tu n’as pas connu le festival de Nancy, le théâtre de la Cité de Villeurbanne, Kantor, Vilar, Barrault,  si tu n’as pas vu Brecht au théâtre des Nations, la Taganka, Beno Besson, Joan Litttlewood, les débuts de la Commune  d’Aubervilliers, les débuts du théâtre de rue  etc. Mon pauvre expert, tu n’y connais rien et tu dois faire avec. 


Dimanche 18 août  St Flour    23 °C


Je fais la connaissance  d’un employé du parc National des  Cévennes. Je suis subjugué  par sa culture. Il sait tout des vautours, des chauves  souris, des cerfs des sangliers, des loups etc. Il sait reconnaitre la mâchoire du loup sur la gorge d’une brebis et ce que le loup aime le mieux dévorer. il soupçonne certains  éleveurs de faire passer les chiens sauvages pour des loups. 

Nous gens de théâtre nous croyons que nous détenons les clefs de la culture, qui nous permettent de décrypter le monde.

J’ai pris une énorme leçon de modestie. 


Dimanche 25 août 2019. Sext en Lozère. fait frisquet le soir


Aurillac.  On m’aborde : si vous saviez à quel point vous avez compté pour moi. Ah vous êtes bien Livchine de l’Unité ? On vous suit on vous aime. Chtou devant 800 personnes  : Je vous demande d’applaudir Jacques Livchine  et Hervée de Lafond, sans eux, rien de ce qui se passe aujourd’hui n’existerait. Et ça continue et ça continue. J’ai tellement aimé votre Nuit, c’est prodigieux.   Et moi de rester insensible et  frigide.  Car dans ma pauvre tête je pense : si seulement ces messages venaient de personnes importantes,  directeurs, ministres, journalistes., si seulement ces personnes pouvaient me faire jouer la Nuit Unique.



2  septembre 2019.    1 H 55. Villars les Blamont  14 °C


Trente cinq heures sans dormir.  Nous entrons dans l’univers  des dérèglements de tous les sens. 

Nous oublions la civilisation et et redevenons des humains d’il y a 40 000 ans.

35 heures  sans dormir, nous ne pensons plus qu’à tenter de nous nourrir, nous sommes redevenus des primitifs.

Quand la situation nous dépasse nous tournons vers le ciel pour  se faire aider par  quelques divinités consolatrices. 

Hier nous avons fait la Nuit Unique. Aujourd’hui nous errons.


Dimanche 8 septembre 2019  Faenza (italie)   18 °C


Au cours de nos pérégrinations théâtrales, nous rencontrons souvent des personnes remarquables au désintéressement absolu pour qui l’argent n’est absolument pas  le moteur de la vie.

Tanja  faisait partie de la compagnie du hasard de Blois, puis a intégré le Teatro due Mondi de Faenza.

Elle parle alternativement l’allemand, sa langue maternelle, le Français  couramment, l’Anglais et l’Italien.

Elle organise, elle administre,  elle est en plus comédienne, et  est habitée par une gigantesque   passion du théâtre pour lequel elle est  prête à tout sacrifier.

Tanja vous insuffle de la force et de la confiance dans l’humanité. 


Dimanche 15 septembre 2019  . Villars les Blamont   26 °C


La capitellophobie : c’est   la  peur  des cadeaux

Oui, cela va être le 54 ème cadeau que je vais lui faire, à la même date depuis  54 ans. Je suis paniqué à cette idée : Les voyages, les trousses de toilettes, les fleurs, les parfums, plantes,  les grands restaurants, les incroyables surprises, les mises en scène bizarres, les valises, les cures thermales, les manteaux, les bottes, les couettes, les châles, un I phone,  les poèmes d’amour, les enregistrements de chansons, les retours à sa maison natale les yeux bandés,  c’est fait.  Alors le stylo : la voilà la bonne idée , mais elle   n’en veut plus. Un bijou, oui, mais elle est allergique à l’or. Je suis en pleine crise de capitellophobie.



Audincourt,  mardi  24 septembre 2019   12 °C 


Il y a Louis c’est fini, François c’est en train, Nadine, Jacques c’est bientôt et moi avec.

Arrêtez de vous  lamenter.

Nous sommes des centaines dans l’anti -chambre, arrêtez de pleurer ou d’envoyer des messages du style bats- toi.  La mort finit toujours pas gagner, arrêtez avec votre empathie pour tous ceux qui souffrent, même les riches  finissent par morfler eux aussi.

Arrêtez de pleurer sur les bougres qui errent pour chercher un meilleur endroit que de là où ils viennent.

Non, barricadons- nous  avec des  serrures trois points et appliquons le principe :  moi d’abord , mon chien,  et  ma famille.  Chacun chez soi et chacun  pour soi.




                  Villars les Blamont. dimanche 29 septembre 2019 . 23 °C


Mort de Chirac. déferlements d’éloges à jets continus. Cela ne dépassera jamais la frénésie Halliday, mais c’est épuisant. Oublié l’impopularité, les grandes grèves, les casseroles, les condamnations.  On a l’impression d’assister à une sanctification, à une béatification.  Et puis les formules toutes faites   : il aimait la France, il était la France. D’accord il n’ a pas suivi les américains en Irak, ce qui était le service minimum, mais nous à l’Unité on n’oubliera pas qu’il a fermé un lieu culturel qui nous abritait : la MJC théatre des de deux portes,  à Paris,  avec un mépris et un  cynisme incroyables,  puisqu’il offert cette MJC parisienne à la Police.



                            Genève , samedi 5 octobre 2019. 12 °C


Me voilà voué aux gémonies moi vieux mâle hétérosexuel blanc dans un rassemblement de racisés.

Il faut s’accrocher pour suivre l’évolution des moeurs.

LGBTQI+ 

Non,  les intersexes,   ce ne sont pas les trans, il faudrait rajouter les asexuels, les non dyadiques, les binaires, la sapio -sexualité. Le + je ne sais plus, je vais aller m’informer.

je suis ringardisé, on ne sait plus accorder le participe passé,  on me dit  : faut mettre un X,  car le binaire c’est finix. Heureusement la nature a programmé la disparition de l’espèce 1943.


Malakoff,  dimanche 13 octobre 2019     23°C


J’aime les dilemmes. 

Le dernier en date : faut- il laisser Eric Zemmour s’exprimer sur les médias ?

On avait écarté des années durant  Marine le Pen,   des médias d’information. 

J’ai bien peur que l’interdiction soit un attiseur, puisque la voilà en tête de quasiment toutes les élections.

L’islamophobie, la peur du migrant,  sont des idées répandues dans toutes les couches populaires, Zemmour  en est devenu le chantre. On aura beau l’interdire, toutes ces idées continueront de croître, il ne faut pas avoir peur de se battre

pied à pied contre lui.  Quand il dit : tous les dealers  en France sont  à 99 % arabes, il faut savoir lui répondre.



Villars les blamont . Dimanche 20 octobre 2019.  19°C


J’aime les calmes dimanches, le silence de la campagne, les coulemelles dans la forêt, un peu de lecture de Proust, le tuba, un feu de bois.Je dois vieillir. Jadis je détestais les dimanches, il fallait absolument que je sois occupé, que je sorte, que je fasse des kilomètres pour fuir l’angoisse du dimanche. Et là, mon esprit n’est pas torturé, je n’ouvre pas mon téléphone, je fume un juliétas, des petits bouts de transsibérien me reviennent par bouffées, alors je redis le texte mécaniquement.  Je dois vieillir.


                   Villars les Blamont. 27 octobre 2019     17°C


Tu es d’une génération qui ne comprend pas pourquoi l’univers tout entier passe plus de trois heures par jour les yeux rivés sur un écran avec des écouteurs dans les oreilles. Tu as essayé de résister, tu ne voulais pas entendre parler de podcast ou de replay mais quand tu as su que ton auteur préféré  avait parlé sur France Culture, tu m’as demandé de te le faire écouter.  Et puis tu dégueules Google :  or  tu tiens dans ta main un petit écran d’une centaine de grammes   qui te permet d’accéder à trois milliards de pages de connaissances , eh bien en vérité c’est une vraie révolution qui va peut- être  changer la face du monde, avec  quelques dégâts,  et tu seras  une des premières victimes de ce chambardement à force de refuser le vingt et unième siècle.   



Malakoff .  2 novembre 2019. Temps de Toussaint, humide, pas froid.


Maguy Marin à St Denis, je fonce.. Maguy Marin, j’ai du respect pour cette artiste authentique. . J’ai l’espoir de la prendre comme intervenante  pour les Ruches. Spectacle avec 27 amateurs issus de la diversité comme on dit   Maguy, qu’est ce qui t’arrives, tu nous fais  le catalogue de tous les exercices de tous les cours d’amateurs du monde,  rien, pas de danse, pas de propos pas d’imagination.  Un  ramassis de lieux communs. Le public est enthousiaste. Des défavorisés sur la scène d’un CDN, la classe.

Aïe, la pauvre  bien pensance de gauche, et dommage Maguy , je ne te prendrai  pas comme intervenante aux Ruches. La morale : méfions nous des gens trop  connus.



Villars les Blamont.   Dimanche 10 novembre 2019

Gris Triste 6°C


Je passais mon samedi soir dans la salle des fêtes d’un petit village du Jura , Souvans. 500 habitants 

Le Pudding théâtre y donnait son cabaret des locales. J’étais au coeur de la France des chasseurs, la France de  TF1, la France du terroir, la France franchouillarde,  la France  qui décore son entrée de maison  avec des broderies de cerfs et de biches,  bref la France qui ne vote pas comme nous. Le Pudding avait fabriqué une pièce en 16 sketches, un spectacle  qui avait pour sujet ce village.   Emotion, rires, poésies, le village riait de se voir sur scène. Que d’humanité dans cette démarche.   Sans arrêt je pense qu’il faut chercher ce qui nous rassemble et pas ce qui nous différencie. Des dizaines d’années de rejet de cette  France des campagnes vont nous conduire tout droit où nous n’avons pas envie d’aller.


                        Malakoff.  17 novembre 2019. 6 °C


Une compagnie de théâtre enquête: vous qui approchez de la fin, pouvez- vous me décrire vos sensations ?  Avec plaisir.  Une des grandes satisfactions,  c’est que personne n’échappera à cette fatalité, riches ou pauvres, et cela  c’est réconfortant.  Ne pas connaître la date de votre ultime journée de vie  est très handicapant.  Bien- sûr personne n’a envie de rester vivant, grabataire et sénile pendant des années, on a tous  envie de s’endormir un soir pour toujours et s’en aller sur la pointe des pieds. Et l’on sait d’avance que notre disparition ne va pas bouleverser la marche  de l’univers.  On sera vite oublié.


                      Villars les Blamont. 24 novembre . 4°C


Il faudrait parvenir à s’introduire dans les lieux où l’on forge l’opinion.

Hervée, Youssri et moi- même après 141 kapouchniks, nous sommes en mesure d’affronter n’importe quel ministre, ou président  car depuis dix-sept ans nous passons notre vie à démonter les rouages du pouvoir,  à analyser, à comparer  les chiffres. Pour fabriquer un Kapouchnik,  nous sommes obligés de lire de nous  renseigner de comprendre, et par le théâtre nous arrivons à décrypter toutes les stratégies hypocrites. Pour l’instant je vais m’atteler à tenter de comprendre la réforme des retraites. Il est évident que le capitalisme ne travaille jamais dans l’amélioration des conditions des pauvres, mais son seul but  c’est de leur arracher les quelques avantages acquis en 1945  avec le Conseil National de la Résistance.


                        Genève  30 novembre 2019 .   4°C


On me dit que le Black Friday est le jour du marché aux esclaves. Quand je vois cet immonde déferlement commercial, je sens bien que la place des poètes est bien désuète dans les sociétés  d’argent. Stéphanie me demande  : pourquoi tu lis du Proust, c’est vieux, dépassé etc. Justement ce que j’aime  chez  Proust c’est la  description de la futilité complète de la vie des aristocrates du début du siècle. Et je me sens aussi inutile, aussi stérile  qu’eux. On fait semblant d’être important, d’alimenter les imaginaires, mais je sais bien que pour un jeune,  cent places de théâtre valent  moins q’une paire de baskets.



                           Villars les Blamont . 8 décembre 2019.  7°C


On ne parle plus que de la réforme des retraites.  Un million de personnes mécontentes  défilent le 5 décembre. Retraites à points ou retraites à répartition ?  Il semble que le gouvernement veuille en finir avec le régime généreux du Conseil National de la résistance . Cela lui parait scandaleux qu’un cheminot  parte à 55 ans ou 57 ans avec une retraite de 2080 €.   Il n’évoque jamais la différence d’espérance de vie entre un cadre et un ouvrier. Il n’évoque jamais le revenu  de 300 milliards des dividendes.  Toujours s’en prendre aux plus pauvres, jamais aux plus riches.  L’oligarchie a un appétit sans limite. 


                     Villars, dimanche 15 décembre 2019. Pluie. 10°C


Y a t-il quelqu’un qui ait un sens politique assez pointu , pour nous dire ce qui va se passer ?Je suis un assez mauvais prévisionniste.

En 2006, je ne croyais pas que Sarkozy puisse être élu, je le trouvais trop caricatural. J’ai perdu mon pari.

Au plus fort des gilets Jaunes,  quand  l’ambiance devenait insurrectionnelle, j’étais sûr que Macron sauterait.

Là j’ai l’impression qu’il a sur les retraites une stratégie machiavélique,  il pousse les syndicats à la grève et à l’impopularité. L’opinion publique va basculer, et la privatisation des retraites va tranquillement passer et satisfaire l’appétit de l’oligarchie.Je voudrais me tromper.



                       Malakoff  Samedi  21 décembre 2019.  8°C


Je me lance dans un nouveau livre.  Ce sera le troisième. Je veux laisser une trace de l’Unité, relater ses cinquante ans  de parcours, essayer d’y voir clair,  comprendre notre style.   J’en suis à plus de 60 pages. J’ai enregistré des entretiens avec Hervée de Lafond  et Claude Acquart.  J’alterne les anecdotes et un peu de pensée. Quel est notre moteur ? On a joué pour deux spectateurs et pour 40 000 spectateurs. On a joué partout, même dans les théâtres, on a beaucoup voyagé . C’est immense. Sans doute que cela n’intéressera pas grand monde, mais j’ai besoin de faire le point. Et puis aussi évoquer toutes les belles personnes qui ont compté pour nous.



                       Villars,  samedi  28 décembre 2019. 3°C


Nourriture du corps et nourriture de l’âme. Oui l’âme a besoin de nourriture elle aussi.

Pays de Montbéliard, misère aride

Pendant  les fêtes chacun chez soi, chacun pour soi

Nos élus n’ont pas compris l’importance d’un rituel collectif le 31 décembre style réveillon des boulons

Nuage de tristesse qui enveloppe le grand Est.

Les élus pensent que c’est à eux de décider, ils ne savent pas écouter les aspirations d’en bas.




                     SEIZIEME ANNEE



           Malakoff,dimanche 5 janvier 2020.   4°C


ll y a une vingtaine d’années, je fustigeais un cousin d’Edith dont le plus grand plaisir de la vie était de goûter aux saveurs raffinées d’un restaurant étoilé par le Michelin.

Dépenser ne serait - ce même que le demi salaire d’un ouvrier dans ce bas plaisir terrestre me paraissait immoral.

Aujourd’hui je ne trouve pas plus grand plaisir de me retrouver dans un bon restaurant en famille,  et peu m’importe l’addition, Il doit bien y avoir un proverbe  populaire qui résume ma pensée , sinon c’est à moi de l’inventer : ce que tu as fustigé jeune, tu le vénèreras au crépuscule de ta vie.


                    Malakoff, dimanche 12 janvier 2020 .  6°C


Gilles Costaz fait un papier sur le théâtre de l’Unité, dithyrambique. Gilles Costaz est une plume importante, un fin connaisseur, on peut l’écouter au masque et la Plume, ce qu’il  dit a du poids.

Pour une fois je suis content, d’habitude nous sommes rejetés dans la catégorie provocateur ou bas-art. Mais lui, nous capte bien. 

J’ai cette faiblesse  : un peu de reconnaissance me met en forme.

.


L’article




                     Villars les Blamont ; Dimanche 19 janvier 2020 .   0°C

 


L’amour ça s’apprend ? Existe t-il des surdoués de l’amour ? Toute ma vie j’aurais été obsédé par ces hommes bien musclés, et bien  virils que je croyais capable de faire sauter n’importe quelle femme au delà de la  stratosphère. Existe -t-il  une  recette du style : à tous les coups l’on gagne ?

Je ne peux m’empêcher de faire des comparaisons entre l’amour et le théâtre. Les pièces, ça marche ou ça marche pas, cela dépend devant qui on joue et de plein

d ‘autres conditions. Un  soir,   c’est l’état de grâce et le lendemain c’est plat. Tout ne s’explique pas, heureusement. 




                     Villars les blamont, dimanche 26 janvier 2020    9°C 



  Il y a une écologie dont on ne parle jamais c’est celle de la famille. Certains nous disent, ah un enfant, il lui faut un papa et une maman, ou même deux papas trois mamans, mais on oublie que les parents  ont besoin pour leur équilibre de leurs enfants et que les petits enfants ont besoin de leurs grands parents, et que les  enfants ont besoin de  leurs cousins, et que  les frères ont besoin de leurs soeurs, et  que  les oncles  et tantes  sont indispensables à l l’éducation des générations montantes. Les Africains eux l’ont compris depuis toujours,  eux qui  nous reprochent  de jeter nos vieux.  L’intergénérationnel est une source d’énergie inégalable. la cellule familiale avec ses 3 ou 4 générations  reste irremplaçable pour l’équilibre de la société.



                        Malakoff dimanche 2 février 2020 .   Gris 12°C



Je diviserais le monde des Arts en deux catégories. 

il y  a des oeuvres qui nous  donnent  des ailes, nous stimulent  nous élèvent, nous agrandissent, 

il y a par contre des oeuvres qui nous ennuient, nous rabaissent, nous détruisent, nous diminuent.

L’Art me fait la plupart du temps souffrir, c’est le lieu de toutes les tricheries, des compromissions, de la corruption, des fausses valeurs.

Heureusement,  quand Ernest Pignon Ernest parle, je trouve dans ses paroles, la simplicité  d’un grand artiste. Et j’y puise une énergie précieuse.



                                  Epinal  samedi 8 février 2020 2°C


J’adore mettre en pâture des  sujets  de conversations à table, style, comment appelle t-on le mâle de la gazelle, histoire d’énerver les femmes qui veulent tout féminiser. A votre  avis un homme peut  –il être violé par une femme ?  Mais c’est toujours sur l’Islam que les esprits s’enflamment. Ah la haine des religions ! Un sujet inépuisable.  Ce qui m’amuse,  c’est que la seule religion,  celle qui met en esclavage le monde entier,  abîme la terre, produit les pauvres par millions, cette religion,  on l’épargne  toujours car on la pratique tous  inconsciemment.

Comme disait Mouna, ce philosophe de rue, c’est le caca, le  pipi,  le capitalisme.


                           Malakoff, samedi 15 février 2020  13°C


Toute la classe politique est solidaire de Benjamin Griveaux le gendre idéal,  tête de liste LREM à Paris.  Pas moi. Il a un cerveau de la taille d’un testicule. La pratique de l’adultère, sport national, nécessite une certaine prudence surtout lorsqu’on veut accéder à une haute fonction. Se branler de la main droite, filmer  de la main gauche, envoyer le fichier à la femme convoitée, c’est faire preuve d’irresponsabilité. C’est mettre entre les mains de cette femme, une arme absolue. Il suffit de la moindre brouille pour que la petite séquence érotique se transforme en objet de chantage ou pire soit diffusée sur internet. Et là, le piège se referme , adieu la carrière convoitée, adieu les responsabilités. C’est une fois de plus la preuve c’est que ce sont des crétins  sur-diplômés qui nous gouvernent.



                            Malakoff  samedi 22 février 2020  13 °C


J’avais prévu il y a vingt ans que la date  de  ma mort serait le 23 février 2020 . je l’avais calculé précisément avec des statistiques, mon mode de vie, mon métier, la mort de mon père, des algorithmes, je devais donc  disparaître à  77 ans et 31 jours,  soit  28153 jours pour être plus précis.

Fait chier,  j’ai raté ma prédiction.  Pourtant j’ai fait tout ce qu’il fallait, j’ai fumé quantité de cigares, j’ai eu une mauvaise hygiène de vie, j’ai un indice de masse graisseuse de 120, j’ai laissé les cellules cancéreuses courir sans surveillance.  Eh bien, c’est raté,  toutes mes prédictions sont toujours fausses. Ça fait chier.



                    TGV entre Besançon et Dijon, 1er mars 2020.  8°C


Alerte, une de nos comédiennes  a de la fièvre à 14 H pendant la préparation du Kapouchnik. Corona virus? On met tous nos masques,  on s’éloigne d’elle, panique. On appelle le 15, venez vite, tous les symptômes sont là.  Hervée dit : on ne  peut pas se permettre de contaminer ce soir 400 personnes. On appelle notre médecin Jean Marc, il dit qu’il revient de Milan et qu’il  n’a pas le droit d’exercer pendant 14 jours. Climat anxiogène.  A 19 H la fièvre n’ayant pas monté au- dessus de 38, on est rassuré. Et moi, de me réjouir. Ce danger  qui se met à planer va déséquilibrer le monde entier, et peut -être changer radicalement nos vies. Ça a commencé, je me lave sans arrêt les mains.



                         Epinal , dimanche 8 mars 2020, Hôtel du Manoir


                            stage  au commencement était le verbe


Je passe mon  samedi dimanche avec des grands mères délurées.  On est toujours à rechercher des jeunes  dans les stages, et un peu partout, l’afflux de séniors fait peur. Et pourtant, on l’oublie trop souvent,  il y a un moment de la vie,  on se débloque, on oublie toutes les concessions, tous les compromis, toutes les fausses valeurs qu’on a traînées pendant 50 ans, on goûte à la liberté, les enfants sont grands,   les maris sont à la déchetterie,  On se met à appliquer le mot d’ordre de 1968 : Jouissons sans entraves.  A l’autre bout de la société, il y a les ados , coincés, tristes, anxieux,  sans projet, soucieux d’avoir une belle image. 

J’ai envie de faire un spectacle sur la lutte des âges. Moitié ado, moitié boomer.




                         Villars , samedi 14 mars 2020.  Corona virus



Plus de spectacle vivant jusqu’à nouvel ordre. Enfin on va savoir la vérité . Peut- on survivre sans spectacle vivant ?  Personne n’y échappe, y a pas de jaloux.  Nous voilà donc tous confinés, condamnés à attendre que Mr le Virus veuille bien dégager.

Je ne suis pas mécontent, y avait une scolaire de 2500 mardi, je déteste les séances scolaires, et puis de plus en plus je trouve le public un peu bête,  prenant ses avis dans les journaux “bien”  et puis, nous -mêmes vivons un peu dans une certaine routine. Alors cette crise est une aubaine, on va enfin pouvoir sortir du productivisme pour réfléchir au sens de nos métiers.



         Villars les Blamont , samedi 21 mars 2020. 4°C   Confinement


A l’heure où la France applaudit le petit personnel des hôpitaux, j’ai toujours pensé que la société était à l’image de l’homme, une tête et des membres. Or la tête sans les pieds et les mains ne sert  à rien. Ce sont des sans -grades qui font marcher la société, or non seulement ils  effectuent les tâches les plus ingrates mais ce sont eux les moins rétribués.

Je rêve de cette petite révolution : on écrête les hauts salaires et on relève les émoluments des caissières,  techniciens de surface, éboueurs, conducteurs de métro, camionneurs, aide soignants , infirmières etc  Si seulement  le virus pouvait accoucher de cette simple réforme….





                       VIllars,  seizième  dimanche à la suite   5°C


Y a plus de masques, y a plus de thermomètres, y a plus de gel, y a plus de respirateurs,  y a plus de tests , y a plus de blouses, y a plus de lit,  y a plus de papier- toilette. 

Y en a qui guérissent, y en a qui meurent, y en a qui disent qu’ils ont  le remède, y en a qui disent que si t’as plus de 70 ans t’es mort déjà, y en a qui confinent, y en a qui confinent pas, y en a qui accusent les autres.

J’espère avoir des groseilles cet été.



          Villars  5 avril 2020. Temps magnifique. 22 ème jour de  confinement


Une spectatrice, une seule réclame sa ration de Kapouchnik… Sinon  rien. Déception. Alors que nous passons notre vie à nous vanter d’être indispensable à la vie de la cité.  

Déconfinement ?  Les grandes sociétés du CAC 40 vont rattraper leurs  bénéfices perdus au plus vite Les utopistes vont nous faire un conseil national du déconfinement qui va discuter, proposer  et s’écrouler dans des querelles de chapelle. Le personnel de la santé etc sera payé en applaudissement.  

La Culture ?  On va tout fusionner . Il n’y aura plus  qu’une seule Scène Nationale  avec 100 succursales  chargée de diffuser les mêmes  spectacles dûment labellisés par une commission présidée par Joel Pommerat . Les compagnies et les intermittents vont disparaître.

Jusqu’à présent, aucune de mes prédictions ne s’est jamais réalisée. Alors gardons un peu d’espoir.



Villars les Blamont -Doubs- 600 mètres d’altitude. Lundi de pâques 13 avril. Toujours          en confinement


Les théâtres doivent tous s’écrouler et cela se produira inévitablement . A partir de ces ruines , je rassemblerai ce dont j’ai besoin

                                                                       Richard Wagner



Ce n’est tout de même pas le dernier des imbéciles. Or l’occasion est là unique et magnifique, tout le système théâtral actuel est à terre . C’est le moment où jamais de le reconstruire autrement.   C’est aux compagnies théâtrales de  se positionner pour prendre le pouvoir et inventer un autre théâtre.


Samedi 18 avril 2020.   35 ème jour de confinement. Villars les Blamont. Beau temps sec


Si je me souviens en 1973, nous avions éprouvé le besoin de sortir des théâtres et de jouer autrement, dans la rue. C’était exaltant ce nouveau public, des petits cercles d’une trentaine de personnes qui s’assemblaient autour de nous. Et puis c’est devenu un marché, les organisateurs cherchaient de la rentabilité, les cercles se sont agrandis jusqu’à mille personnes, il fallait des micros etc. Le geste théâtral s’est dénaturé. Or nous avions peut -être inventé le théâtre de l’avenir, puisque covid 19 oblige, les grandes assemblées sont interdites. Il va falloir revenir à plus de simplicité, plus de complicité, plus de modestie :  revenir aux origines du théâtre.



                     Villars les Blamont.   dimanche 25 avril 2020. 18 °C  gris.  confinement




Vaut- il mieux être vivant dans un pays mort, ou mort dans un pays vivant ?

Au début c’était sympa,  le virus, la grève générale, le silence, les oiseaux.

Au bout de 60 jours, tant pis, faut que l’industrie tourne,

il y a du risque, on remet les enfants à l’école,  pour que les parents aillent bosser. 

Très chers épidiémologistes,  virologues infectiologues , dites nous la vérité, savez- vous  quand  le Coronavirus  débarrassera le plancher pour que je reprenne enfin  mon théâtre.

-Ah Monsieur Livchine, il mourra quand il sera repu et qu’il aura touché au moins 50 millions de Français dont une dizaine de milliers vont  évidemment passer de l’autre côté.

La  date ?   ça dépend.. 

Etes vous certain qu’il mourra  : en principe oui.  

Mais en attendant Monsieur Livchine, fumez tant que pourrez , il s’avère que la nicotine éloigne le covid19.




                    Samedi 2 mai 2020  Villars. 9 ème  semaine de confinement.



Qui eut cru que le théâtre puisse s’arrêter un jour ?    Dans l’Histoire il y a eu déjà une coupure de 600 ans, mais là personne n’aura la patience d’attendre ne serait -ce qu’une année.  Alors les idées fusent de toutes parts. On va démonter les fauteuils des théâtres ! on fera du théâtre d’appartement ! Certains ont même l’audace et la témérité de dire : on va faire du théâtre de rue. La société a l’air de s’en foutre, mais les gens de théâtre appellent au secours et crient : sans nous, sans notre talent,  sans notre imagination, qu’allez- vous  devenir ? La République lancera mercredi des bouées de sauvetage. On sauvera sans doute les gens de théâtre,  mais le théâtre, va falloir attendre.  Le 11 mai, on va se revoir à l’Unité, et on se dira comme la chanson : et maintenant que vais -je  faire ? Dans le pays de Montbéliard, il y a à Mandeure, les ruines d’un magnifique  théâtre romain. Bizarre coïncidence. 




Samedi 9 mai 2020. Beau temps. J-2 avant la libération


Il y a ce temple juste en face de chez moi, à l’abandon depuis vingt ans.

Il y a la maison que j’habite qui est une ancienne bergerie.

Il y a  une usine d’allumettes en ruine.

Il y a le lavoir qui est sec.

Il y a l’Unité qui est installée dans une ancienne usine de tissage.

Il y a un théâtre  antique en ruine de 20 000 places  à Mandeure  abandonné en l’an 400. 

Il y a les abattoirs de Calais transformés en  théâtre,

Toute la France est couverte de lieux à l’abandon qui racontent son histoire.

Peut -on imaginer que le covid19  sonne la fin des lieux théâtraux ?

Il y a quarante ans des zozos ont affirmé : c’est parce qu’il fait trop froid dans les théâtres que nous jouons dehors.

Aurions -nous eu raison avant tout le monde ?



Dimanche 17 mai 2020.   temps à barbecue, lente sortie de crise


Je ballote, je ballotte

Il y a le théâtre à réinventer

Or  le théâtre que l’on nous propose de pratiquer   sous le Corona,  s’appellera t-il encore théâtre ?  Devons nous vraiment chercher des alternatives, jouer derrière du plexiglass, jouer pour des écrans, jouer dans les prés avec des jumelles pour les spectateurs  et toutes sortes d’inventions possibles.

On avait dit que ce serait l’occasion de  secouer la routine  et que pour une fois compagnies et institutions mutualiseraient leurs moyens  et réfléchiraient ensemble.  Un beau rêve enterré.  Rien d’excitant ne s’annonce nulle part.


Samedi 23 mai 2020 . Maison Unité. Pluie continue.


On arrive à un moment  de saturation, où nous, citoyens de base nous n’en pouvons plus de la campagne d’infantilisation à laquelle on voudrait nous soumettre, après les lois d’urgence, voici  les lois sanitaires. Les crétins   surdiplômés qui  nous gouvernent nous proposent des ls contradictoires et absurdes.

Nous lançons ce message aux directeurs de théâtre et au ministre de la culture   : le théâtre ce n’est pas que le théâtre de salle avec sa billetterie et ses réservations, et ses sièges rouges, le théâtre, c’est aussi un art de place publique,  un art  de rue libre,  un art   de place de village, de parvis de cathédrale, le théâtre aime s’épanouir librement dans les espaces publics sous le ciel , et nous fabriquerons à vue  le 26 mai  sur une place de Besancon une grandiose image autour  d’un cercueil, symbole  pour nous des errements du gouvernement et de ses médecins  qui nous empêchent d’enterrer nos morts, mais qui en même temps autorisent l’ouverture du parc du Puy du Fou.



Samedi 30 mai 2020   Villars les Blamont en déconfinement progressif


Place de la révolution mardi 26 Mai

Quinze minutes de pure splendeur. Superbe, au delà de nos espérances.

On a tous les larmes aux yeux. L’image est incroyable, le covid-19 nous a dicté la mise en scène,

nous sommes tous espacés, enfermés à l’intérieur de notre cercle de farine.

C’est une sorte de sacre du printemps, c’est unique, non ce n’est pas un happening ou un flash mob,

c’est un énorme moment de théâtre, c’est un hymne à la vie, un hymne à la jeunesse.

Cela ne se raconte pas. Cela marquera les mémoires.

Nous sommes une force gigantesque, les compagnies du tiers -théâtre rassemblées, genre saxifrages, herbes sauvages qui poussent partout, capables de transpercer les pavés.


https://youtu.be/GoEO2PHIURY


Dimanche 7 juin 2020. Malakoff


Seize coquelicots devant ma maison. C’est incroyable à quel point ils cherchent à séduire les pollinisateurs .Ils écartent leurs pétales,  diffusent des odeurs. A ce point érotique je ne pouvais l’imaginer.   Toutes les statistiques  après  confinement montrent un interêt accru des français pour les coquelicots.  Par contre l’intérêt pour le retour au théâtre  n’arrive qu’en quatorzième position. Y a t-il incompatibilité entre théâtre et coquelicots ?  Le vocable Culture a   décidément un double sens.


Samedi 13 juin 2020. Malakoff.  Il a fait au moins 22 °C


On s’était  retrouvé à la Maison Unité, juste après le confinement.  Calendrier horriblement  vide. Une odeur de faillite flottait dans l’atmosphère. Plus aucune rentrée financière.  Si le Ministère de la Culture et la Région décidait de nous  abandonner, l’aventure  “Unité” connaitrait son dénouement, il ne nous resterait  qu’à mettre en scène les faire- parts de deuil.

Hervée déclare : on ne veut pas rester à attendre que quelqu’un nous demande. Jacques continue : ah ça non, on aurait fait un dossier de coproduction pour  la 2CV théâtre, ou le Kapouchnik ou n’importe quelle pièce, ça aura  toujours été refusé.   Alors, on se lance,  On engage 4  artistes d’ici et  ça y est on a joué et on rejouera.



Dimanche 21 juin 2020     Audincourt. Nuageux mais ça se réchauffe


On se demandait comment on allait sortir de ces 3 mois. Il y a un parfum de désobéissance dans l’air.  Ça déborde de partout. Les technocrates de l’Etat ne cessent de nous imposer de nouvelles contraintes, et de nouvelles interdictions sécuritaires, mais on ne les écoute plus. Des manifestations spontanées sans autorisations fleurissent comme des coquelicots, des Zones à Défendre naissent un peu partout contre la bétonnisation, et des Zones d’Autonomie Temporaire. Le théâtre de rue rue.  Le plus grand  et le plus historique des «désobéissants» s’appelait, faudrait pas l’oublier : De Gaulle.



Samedi 27 juin 2020     Malakoff.   Fin de canicule . 25 °C


Il suffit d’un  simple mal de dents, d’un peu de raideur dans les genoux pour que la vie m’ apparaisse triste et bête et inutile.

Tous les artistes des faussaires, les littérateurs, des obsédés et des cochons, la vie des gens, inutile et médiocre, les gouvernants, des crétins arrivistes, les écoles :  des usines de formatage.  La recherche du bonheur ? Un pur leurre. Quand aux métaphores sur la mort tout a été dit sur le sujet. Alors, il faut juste se taire avec modestie.



Dimanche 5 juillet 2020. Villars les B.


Enorme surprise quand j’apprends que le sénateur -maire de Montbéliard souhaitait que le théâtre de l’Unité intervienne pendant ses obsèques.

Nous avons côtoyé Louis Souvet pendant neuf ans, cet homme quoique d’un parti  conservateur avait compris à quel point la culture pouvait être fondamentale pour une ville. ll nous  disait : je suis l’ordre, vous êtes le désordre…

Cette reconnaissance posthume, vingt ans après,  nous va droit au coeur.

Je suis intervenu  pendant les obsèques, le 4 juillet devant une  parterre de  72 maires, de pompiers, d’anciens combattants,  devant le  sous- préfet, la présidente du département, l’évêque  etc.

Juste saluer le grand Monsieur qu’il avait été pour nous.


Le discours lu aux obsèques

 


Dimanche 12 juillet. Malakoff. été


Il nous aurait fallu  une vraie vision de la culture  dans notre société traversée de mille turbulences, où le théâtre classique et la culture cultivée ne sont plus que l’apanage des plus de 60 ans,  où les quartiers à l’abandon sont des poudrières en devenir, où des nouvelles formes  n’en finissent pas de naitre.

On nous a choisi une mondaine bien bourgeoise amoureuse d’Opéra qui reste en France le rendez -vous préféré des patrons du CAC 40 et de leurs épouses.

Rien à attendre, rien à espérer.

Pendant le confinement on s’était mis à rêver de lendemains un peu excitants. Le ministère de la Culture ne sera plus qu’un bureau des pleurs où l’Opéra en tête va réclamer des millions d’Euros pour pouvoir renaître.