Un bel article

 

Jacques Livchine et ses "Conseils à ne pas suivre"

par Gilles Costaz

Une originalité altruiste




La rentrée de janvier met en ligne ses champions sélectionnés par le star-système. Peu de chance qu’on parle de Jacques Livchine, le créateur du Théâtre de l’Unité. D’autant plus que son dernier livre, Conseils du Théâtre de l’Unité à ne pas suivre, a paru en 2017 (nous le recommandant avec retard, en effet !). Livchine reste dans l’actualité, pourtant, car il est viscéralement actuel. Il prend partie sans cesse sur les événements, défendant ardemment les migrants et ne se montant pas tendre pour le pouvoir en place. Mais il le fait de loin, puisqu’après avoir été l’une des grandes figures de Paris et d’Avignon, il est installé à Audincourt, bien modeste ville du Doubs, où il présente ses spectacles mais d’où il continue à rayonner à travers la France et à l’étranger.

C’est une erreur de parler de Livchine en solitaire. Il faut accoler à son nom celui d’Hervée de Lafond, qui dirige avec lui le Théâtre de l’Unité et est également interprète, auteur et metteur en scène. C’est ensemble qu’ils ont écrit ce livre paru il y a deux ans. Plus exactement, Livchine l’a écrit et, au fur à mesure, Hervée de Lafond introduisait ses « grains de sel », c’est-à-dire des encadrés, où elle confirme, prolonge ou contredit ce que dit Livchine. Vraiment un concert à quatre mains !

L’histoire du Théâtre de l’Unité est l’une des histoires les plus importantes du théâtre français. C’est l’une des plus brillantes et les plus farceuses dans la saga de ceux qu’on peut appeler les enfants de mai 68. L’Unité changeait sans cesse les règles, mais avec le souci permanent du public et des classes sociales défavorisées. On a classé la troupe dans le théâtre de rue. Ce n’est pas faux. Mais Livchine peut faire des spectacles dans les salles comme en plein air, jouer ses textes ou donner un jour nouveau à une œuvre de Molière ou de Tchekhov. Sa 2CV Théâtre demeure une invention inoubliable. De même que son Mozart au chocolat, son occupation d’un théâtre pendant une semaine toutes portes fermées ou ses « brigades d’intervention à mains nues ». Nommé à Montbéliard, il rebaptisa la Scène nationale en Centre d’Art de Plaisanterie. Aujourd’hui, ses Kapouchnik apportent aux événements quotidiens l’éclairage de la satire et de l’implication physique des comédiens. Toujours original, il est singulier de façon altruiste, de façon à toucher un public, secoué mais heureux.

Cet ouvrage prend la forme d’une lettre à une jeune actrice dans laquelle Livchine conte un peu ce qu’il a fait et détaille une pratique différente, en réaction aux modes et au carriérisme ambiant. Il y met parfois son sourire de côté pour avouer : « Parce que nous avons ouvertement choisi de nous attaquer au vieux théâtre bourgeois et poussiéreux, parce que nous avons rué dans les brancards, osé jouer dans la rue, allés dans les quartiers populaires, nous avons été méprisés, roulés dans la boue, ridiculisés… Toute notre vie n’est faite que de rejet violent de toute la caste théâtrale. »

Livchine et de Lafond, grands personnages qui n’ont jamais su se hausser du col, sont un peu nos Dario Fo et Franca Rame. Des dynamiteurs doux, simples et profonds dans le roman comique du monde qu’ils écrivent sur leurs tréteaux.

Le livre : Conseils du Théâtre de l’Unité à ne pas suivre de Jacques Livchine avec Hervée de Lafond. Editions L’Harmattan, 150 pages, 16,50 euros. Photo de couverture : les deux responsables du Théâtre de l’Unité dans le village de Gattières (06) en 2007. (Livchine a publié en autre livre, Griffonneries, aux Solitaires intempestifs, en 2002).

Actualité : Kapouchnik, Audincourt,  18 janvier. Tél. : 03 81 34 49. Soirée à Epinal le 23 janvier.