Chronique à toute vitesse  de Libertés de séjour / Livchine 

en cours d’élaboration

album de photos Estournet 

Tout le monde me presse. Alors Alors, dis nous dis nous. 
Comment ça se passe, comment ça se passe ? 
je ne suis pas du genre à tricher, je dis vraiment, alors ça vexe vraiment du monde. 

Il y a un problème majeur. Faire du théâtre de rue hors festival devient impossible , parce que les rues sont vides. Et si le théâtre de rue ne touche que du public convoqué et qui est du public qui va déjà au théâtre, c’est sans intérêt. 

Où sont les gens ? Ils sont dans les hypermarchés. 
Et dans les hypermarchés, nous avons essayé de jouer, c’est impossible, les gens quand ils font leurs courses n’ont aucune envie de clowns. 


Avant de commencer voici le  petit choc que j’ai relaté sur Facebook

J’ai carrément une envie pressante de parler et de tout raconter. 
Je suis à Calais la ville des bourgeois de Calais et du tunnel sous la manche
et hier ça y est, j’ai vu l’histoire du monde en train de se fabriquer sous mes yeux 
Des centaines de camions étaient bloqués à l’entrée du tunnel sous la Manche à cause d’une grève des ferries et des centaines de migrants tentaient de les prendre d’assaut, j’étais avec Hervée, elle pourra témoigner et affirmer que je ne dis que la vérité. 
Les migrants vivent dans ce qu’ils appellent la jungle, derrière le Leaderprice là j’ai jeté mon oeil rapidement, c’est la honte de toute l’Europe, concentrée dans un mouchoir de poche. 
Honte de l’Angleterre, honte de la France, honte de Hollande, Honte de Merkel, honte de Sarkozy. 
Ce que j’ai vu, c’est le cauchemar. Je pleurais à l’intérieur, on t’en parle, on t’en parle, tu vois des photos, mais là c’est là devant toi, c’est du vrai, c’est du réel, tu te dis oui, ça existe, t’es pas dans une bidonville d’Afrique, t’es là en france , sixième pays le plus riche du monde, et tu vois des hommes chassés de leur pays en guerre, dans une situation qui est au delà de la pauvreté, ensuite le long de l’autoroute un gosse de 20 ans se faisait massacrer à coup de batte de base ball par un chauffeur routier, et partout autour, des camions bloqués, et dans toutes les prairies le long de l’autoroute on voyait des petits points noirs, des hommes prêts à bondir sur le toit des camions. 
et là bien sûr, moi roi de la culpabilité, je me disais , et toi tu vas faire ton théâtre, que peut le théâtre contre l’impuissance de 29 pays incapables de régler le sort de 2500 ou 5000 ou même 100 000 migrants ? 
Et justement, il y a à Calais le Channel. J’avais dit à Filipetti, vous y êtes bien sûr allée au Channel ? Elle ne savait même pas de quoi je lui parlais, et la nouvelle Fleur elle a depuis longtemps oublié d’où elle vient.
Et hier les comédiens arrivaient pour liberté de séjour, et ils hallucinaient devant un lieu de culture totalement utopique avec ses restaurants, sa librairie, son cirque, ses salles de répétition et le look général, pas de Jean Nouvel ici, non Delarozière, l’ex de Royal de Luxe, oui ici tout est beau. 
Mille fois plus beau que la philharmonie et son triplement de budget. 
Alors les migrants à 500 mètres et le théâtre ? 
Jacques tu fais quoi avec ça ? 
Mais justement, Le Channel est le lieu d’oxygénation de Calais , le lieu d’enrichissement des âmes, ici tous ceux qui aident les migrants se croisent et viennent quêter la vitamine de l’esprit dont ils ont besoin pour se battre, le Channel c’est un immense lieu de résistance qui ne dit pas son nom . 
Alors nous lançons l’événement, un des plus grands de notre vie, un événement qui n’est pas une foire aux spectacles, qui n’est pas un lieu d’exhibition des narcissismes d’artistes. 
On va dans la rue, dans les forêts, on va partout, les nigériens arrivent les haïtiens arrivent les italiens, les franc comtois, on va jouer pour les animaux, on fait dans le symbole, réussi ou raté on s’en fout, on le fait. On l’aura fait. 
La vie culturelle parisienne continuera, aucun journaliste ne trouvera le temps de venir (à part Thibaudat), car un lieu comme le Channel qui épouse la pulsation historique de son époque est quasiment mis au ban des institutions théâtrales. 
Ce matin, j’ai de l’énergie , je sens que je suis dans le flux de l’histoire.
 
 


Vendredi 13 mars  2015 

La Brigade du Channel 



va défiler avec les oies de Manu de «Dog trainer» et ses chiens incroyablement dressés. Le public du Channel est là, mais pas la population. Hervée en pilote de Brigade fait sensation avec ses 40 ans de métier. 
La Brigade est impeccable. 
Les moutons s’enfuient et rentrent à la maison.  On a transformé ce défilé en manifestation de gens qui réclament de l’art pour les animaux. Alors il y a des slogans écrits par la Brigade : «Pas de corrida pour les toros, mais du cinéma». 

Les premiers contacts comédiens animaux sont encore balbutiants, et à 18 H 30 la nuit tombe.  


20 H Le repas utopique
320 personnes





Ça le fait bien, mais je note les défauts pour m’en souvenir. Entrée trop longue. 40 minutes de rituel avant d’arriver aux plats. 
Service un peu raté par souci de perfection des cuisines qui découpent les saucisses au fur et à mesure. 
4 bouteilles pour 16 personnes, ce n’était pas assez.  
La machine à neige n’était pas assez puissante. 
L’orchestre s’arrêtait entre deux morceaux. Ce sont des petits défauts, mais  finalement la mayonnaise a pris doucement, au début , les spectateurs étaient un peu interloqués, mais la glace s’est rompue doucement, à la fin cela devenait harmonien. Et puis chacune des 22 tables a connu son aventure singulière.  On me raconte qu’une table a décidé de donner les 80 € qui devaient être re -distribués aux migrants. 
Ça riait beaucoup. La Brigade du Channel s’est complètement intégrée au jeu collectif. 
Les enfants étaient parfaits. 
Je dis  : belle, très belle ouverture. Je dis aussi que l’Unité de ces douze compagnies réunies était belle à regarder,  et puis surtout j’imaginais ce repas chez nous à Audincourt...Mettre les gens ensemble, c’est un art. 


Samedi 14 mars  

19 personnes au cinéma pour le film d’Olivier Stephan, au théâtre qui rue, public très intéressé. Petite discussion. 

Le parcours d’art fermier, 

il fait une température ressentie de -1°C . 
Rita Buratini a préparé trois monologues, elle travaille depuis 3 semaines. 



 




Pancho et Achille ont passé plus d’une semaine à construire , installer, épaulés par l’équipe du Channel. 
Bien sûr on rêvait ça un peu autrement, avec plus de liberté partout, or le fermier -prêteur est un peu pointilleux, mais c’est déjà formidable d’avoir réussi à rassembler 88 animaux, même si je les avais imaginé co-habitant un peu plus. 
J’ai un échec personnel, le petit train électrique parcourant le paysage des souris s’est effondré, car les souris ont creusé sous le ballast.


2500 à l’heure

Toute la journée on répète. Pas joué depuis 6 ans.  On s’amuse beaucoup de nos erreurs et trous respectifs  (sauf Hugues). Hervée oublie le nom de Ionesco, Rita commence une scène en plein milieu etc, plein de petites erreurs  Nous sommes un peu lents, mais c’est un spectacle qui a été joué 230 fois et qui a fait ses preuves.  
N’empêche que cela fait 40 ans qu’on oublie toujours quelque chose. Ma bonne veste de pompier n’a pas été emmenée. 
Pas mal de comédiens de la Franc-Comtoise de rue assistent au spectacle et disent avoir beaucoup appris sur l’histoire du théâtre. le spectacle n’a pas vieilli.  Il émeut encore. La salle est pleine à 103%. 
Au début le public est sur l’expectative, puis ça se décontracte. 
On passe une soirée formidable à la tisanerie entre acteurs. Lieu très agréable, nourriture extraordinaire. 
Le Channel : un lieu qui a une réelle estime pour les artistes. C’est si rare de ne sentir aucun mépris et d’être respecté. 

Dimanche 15 mars 

Le matin projection de quelques petits bouts de film sur l’Unité. Salle pleine.  Emissions de télé et autres. Pas terrible, on est un peu honteux de ce vilain montage. Trop de clips, on ne comprend rien. 
Hervée est un peu démago, elle raconte comment au Chili la Brigade a fait reculer la police, car dit -elle le théâtre de rue c’est plus fort que tout.  Reprise de volée, une femme lui dit « alors faîtes ça le jour où les camps de migrants vont être démantelés». 

La Brigade d’intervention du Channel avec «Pina». 

On les envoie à une bataille un peu perdue d’avance. Dimanche, Calais  : ville morte.  Et jouer ce spectacle où des riches fouillent les poubelles devant un public qui les connait tous, c’est sans intérêt. Bon, c’est un crash test. Il faut connaître un peu d’échec pour avancer.  Et puis cette règle d’or : faut qu’on y croie. 


Représentation n° 2, 2500 à l’heure









Demie salle. Dimanche 18 H, trop tard, faut pas jouer avec quelques traditions théâtrales, le dimanche c’est 15 H ou 17 H au plus tard.
 On joue mieux, mais  c’est encore fragile. Je trouve que nous sommes les uns et les autres trop dans la caricature. Encore une règle : chercher les rires  quand ils n’arrivent pas, ce n’est pas souhaitable, alors on force on essaye. 
Les  Nigériens sont arrivés. On dîne ensemble


Lundi 16 mars  

Off pour certains, ils partent à 5 à Brighton. 
Hervée et moi on va dans la forêt de Guines  avec Momo montrer les débroussaillages à faire. 
et puis on s’enferme pendant cinq heures avec l’équipe du Niger. 
Ils ont préparé une dizaine de scènes, mais on les re-travaille pour que notre compréhension soit parfaite.  
On parle beaucoup de leur pays et de pourquoi choisir l’exil ?

Mardi 17 mars 

Dès 9 H 15, les écoles défilent. Catherine et Julie sont très drôles elles ont transformé des chansons avec paroles spéciales pour animaux. Elles arrivent à faire sortir les cochons , les souris , à émouvoir les chevaux.  Mais Julie se foule la cheville dans l’enclos à cochons. 

Jean Pierre Thibaudat du blog balagan sur médiapart , un homme bien averti de la chose théâtrale, a fait le déplacement depuis Paris. Son regard compte pour nous. Il assiste même à la répétition des nigériens. 


Le Théâtre de l’unité, ses animaux et ses brigades  à l’assaut du Channel


N° 3. 2500 à l’heure. 

On ne  fait pas le plein.  2/3  de salle.  Plusieurs interprétations. Soit le programme codé , soit le Channel qui n’a peut être pas 900 personnes en public de théâtre de texte. 
Moi je pense que les gens ont  peur du théâtre, ils se sont tellement ennuyés souvent que beaucoup se méfient avant d’être enfermés dans une salle. Public chaleureux, standing ovation. 

La nourriture est toujours succulente, on a droit à 14 hors d’oeuvre. 

Mercredi 18 Mars 2015 

10 H 

Nous sommes en questionnement. On a un peu trop rêvé de la ferme, mais l’espace est trop grand, balayé par le vent froid. 
La relation aux animaux se bâtit doucement, mais ce n’est pas évident. Il faut inventer un discours adéquat. 






 
Bref on cherche encore à vue. 
Toujours la même chose, il y a les idées sur papier, mais dans l’espace ça change, et cela ne fonctionne pas vraiment. 
Faut que j’essaye moi-même pour me rendre compte car pour moi la communication avec l’animal me passionne. 


Samedi 21 mars  2015


Je suis tombé malade. 
Plus faim, plus de force, juste l’envie de dormir. 
Je me demande  si mon corps ne m’interroge pas sur l’inhumain et l’innommable qui règnent dans les parages. 
Je me suis inscrit dans un réseau “Jingle”.  Des vidéos horribles, des témoignages. 
Tout me paraît dérisoire et sans valeur. 
Nos brigades arrivent, celle du Niger travaille d’arrache -pied, comprendre un pays par la voie théâtrale ce ne serait pas mal. 
Mais là, on a besoin de rire. 
Le Macbeth est complet, ah enfin, 
mais il y a	tant de choses, le menu est si copieux que je fais de l’indigestion. 
Faut que je me ressaisisse. 
Ce qui fait peur, c’est le “trop” proposé. Il y a en a un peu trop. 
La ferme marche enfin, il y de belles propositions.


                                     Dimanche 22 mars 



Hier je navigue de pics émotionnels en pic émotionnels. 
Qu’est ce que j’attends du théâtre ? De m’émouvoir, et hier j’ai été gâté en émotions, bon surtout des larmes. 
La descente de la très grande brigade dans la jungle des migrants de Tioxide a été un choc. 
Rien ne rend ce que nous avons vécu.  Le camp est innommable, aucun animal de notre pays n’accepterait de vivre dans de telles conditions. On se demande qui est à la tête de notre pays, on se demande s’il y a encore des chrétiens en France, s’il y a encore le moindre respect pour les humains. 
Les migrants sont beaux,  jeunes, ils fuient l’horreur qui règnent dans leurs pays, ils veulent rejoindre l’Angleterre, souvent parce qu’ils parlent anglais, souvent parce qu’ils ont des connaissances là- bas, ils attendent souvent 3 mois avant de réussir à passer cachés dans les camions, et nous les traitons comme des sous-hommes. Les services de nettoiement refusent de ramasser les ordures, ils ont une toilette pour 1000 personnes. 

Film dans la jingle tourné par une italienne

Que peut le théâtre ?  Leur donner un peu de moral, faire naître quelques sourires, leur montrer que la France n’est pas que haine. 





On a fait notre petit colibri qui jette une goutte d’eau pour éteindre l’incendie, il fallait le faire, c’est du symbole, mais faudrait que la France rougisse de honte, car nous sommes un pays de droit, avec un Etat, nous sommes la sixième puissance économique du monde. 
Nous avons une armée. 


La Brigade de Faenza a joué dans la cour du Channel, il y avait un peu de monde, on a retrouvé nous ouvrières licenciées, et c’était digne et beau, à la fin elles chantent la bannière rossa je crois. Emotion. 


Les Nigériens ont fait leur «Herissé» un Kapouchnik à leur manière. Théâtre d’intervention, simple direct. Tout pour comprendre leur pays. Ils étaient gais, efficaces,  pour moi, un pur plaisir. 
Et puis le sujet sur l’exil, leur besoin de partir parce qu’ils n’ont pas d’avenir,  faudrait jouer ça partout, c’est mieux que n’importe quel bouquin. 





Le soir Macbeth dans le vent glacial.  Public enthousiaste et courageux. Cela m’étonne encore que des gens acceptent  de vivre une pièce dans des conditions si éprouvantes, on reçoit beaucoup de messages. Quelqu’un me dit «sublimissime», ça c’est du compliment.  Hervée et moi regagnons le Channel en boitillant de fatigue. 








ça continue par là
Photos_Lds.htmlhttp://blogs.mediapart.fr/blog/jean-pierre-thibaudat/220315/le-theatre-de-l-unite-ses-animaux-et-ses-brigades-l-assaut-du-channelhttp://www.youtube.com/attribution_link?a=U_pa7gi0ob4&u=%2Fwatch%3Fv%3Dh1A6iXxnEOc%26list%3DPL428F9C1792B6BE13%26feature%3Dshare%26index%3D47chronique_suite_0.htmlshapeimage_2_link_0shapeimage_2_link_1shapeimage_2_link_2shapeimage_2_link_3