Dossier Amour

 


 


 

TOURNEE DES CHAMBRES D'AMOUR


Dernières chambres d’amour, Cannes et Toulouse

 

photo JP Estournet

 

  1. Présentation

  2. les ingrédients de base

  3. la subversion par l'intime

  4. description du rituel

  5. les poèmes

  6. les comédiennes et comédiens

  7. la presse

  8. Lettres du public


 

Présentation

 

  1. Création du Théâtre de l'Unité, sur une idée de Jacques Livchine

  2. Dispositif : un hôtel ou une maison comprenant 14 chambres et un salon d’accueil.

  3. Durée : 3 fois une heure à la tombée de la nuit.

  4. Nombre de comédiens : 12 à 14.

  5. Durée de l’installation : chambres mises à disposition après midi du jour de la représentation. Les comédiens habitent et décorent leurs chambres.

  6. Fiche Technique : Mise à disposition de 15 chambres par l’organisateur

  7. Durée de la passe poétique : entre 3 et 4mn maximum

  8. Nombre de clients par soir : 240 clients, 80 clients toutes les heures

  9. Prix de la passe poétique : billetterie gratuite, 2 euros maximum.

  10. Coût de la représentation : 5 335 euros. A diminué.

  11. Transports : 0,91 euros du Km

  12.                   + 2 SNCF A-R depuis Marseille

  13. + 1 SNCF A-R depuis Paris

  14. Repas : à la charge de l’organisateur ou défraiement syndical

Ceci étant les conditions optimum, les Chambres d’Amour peuvent se jouer à 12 voire 10 chambres, et le tout est à discuter de vive voix.
Dans la démarche de l’Unité, « les chambres d’amour » sont l’aboutissement d’un processus biologique qui a mûri pendant plus de vingt années, et qui commence par la 2CV théâtre en 1977, théâtre utérin pour deux spectateurs, la « femme Chapiteau » étant encore une variation du lieu théâtral intime.

Peu à peu, nous avons développé des techniques de diction basées sur le chuchotement, et nous avons même décliné l’expression « toucher le public ».

Nous avons continué avec les » poèmes- caresse », avec « les chaises  longues poétiques », et puis voici une nouvelle étape de cette quête : les chambres d’amour.

 


LES INGRÉDIENTS DE BASE.

L’Hôtel :

Une compagnie parcourt au cours de sa vie des milliers d’hôtels. Plusieurs fois, l’envie nous a pris de fabriquer une œuvre à partir des chambres d’hôtel.

Prendre un peu de papier peint derrière le radiateur et coller tous ces bouts dans un album,

ou prendre chaque douche en photo, avec son histoire- cela demande un tel métier  de régler la douche à la bonne température-.

Les hôtels de caractère tendent à disparaître, mais dans les petites bourgades, il en subsiste des magnifiques. Et nous nous sommes dits, dans toutes ces villes qui n’ont pas de théâtre mais des hôtels, pourquoi ne pas proposer une œuvre spécifique pour chambre d ‘hôtel ? Avantage immense, les comédiennes et comédiens seront logés sans problème, leur chambre deviendrait espace de jeu.


l'installation

La chambre, le lit :

Quel étrange moment celui de l’ouverture de la chambre que l’on ne connaît pas, la lumière, et surtout le lit. Quel destin que celui d’être le lit d’une chambre d’hôtel, tout ce que vivent ces lits, quelle épaisse et odorante histoire…


La prostitution :

Les acteurs entretiennent des complicités étranges avec la prostitution.  On dit souvent que le théâtre et la prostitution font partie des plus vieux métiers du monde.

Ce sont deux métiers basés sur un certain sens du mensonge.

La passe.

Un mot envoûtant. On passe par la chambre. La passe est rapide, l’étreinte est courte. La passe fait fantasmer. On dit souvent que l’acteur est un passeurLa poésie.

 

Pire que tout. La poésie fait fuir, la poésie endort, ennuie, et pourtant, la poésie, c’est de la liqueur forte, on l’aime, et on veut la faire aimer.

La subversion par l’intime.

 

Nous cherchons toujours ce que nous croyons être la limite qu’il ne faut pas franchir en principe, et l’intimité en est une. Il y a des années qu’André Engel présentait une pièce à Strasbourg, Kafka,théâtre complet, où les spectateurs se trouvaient enfermés dans une chambre, et quand un souvenir  de théâtre reste ancré depuis  trente ans…il se cache quelque chose dessous. Il était dit qu’un jour nous ferions les chambres d’amour.



DESCRIPTION DU RITUEL

Les clients sont accueillis par la tenancière de la maison close poétique (Hervée de Lafond). L’ambiance doit être mystérieuse et sensuelle.

Le rituel est celui du « bordel » classique. Nos prostitués (e) s ne pratiquent que le commerce des mots d’amour...

La prostituée ou le prostitué choisit son client ou sa cliente.

Le client monte en chambre.

Chaque chambre a son atmosphère spécifique : voiles, odeur, lumières tamisées, décorations personnelles en accord avec les textes.

Les poèmes sont joués dans une intimité totale, susurrés à l’oreille, ou les yeux dans les yeux, ou même dans d’autres dispositions.

La durée d’une passe poétique ne doit pas excéder quatre minutes.


LES POEMES

Chacun des acteurs prostitué (e) s possède au minimum entre 5 et 35 textes à sa disposition,

Selon le client ou la cliente, il choisit dans son répertoire de poèmes amoureux. Si le client demande une spécialité, c’est évidemment plus cher.

  1. -Jacques Prévert

  2. -Ludovic Janvier

  3. -Véronique Tadjo

  4. -Peter Turini

  5. -Gustave Nadaud

  6. -Paul Géraldy

  7. -Le sire de Chamblay

  8. -Jean Tilman

  9. -Jean Pierre Lapoint

  10. -Louis Aragon

  11. -Marc Rombaut

  12. -André Verdet

  13. -Keats

  14. -Mélanie Waldor

  15. -Claude Roy

  16. -Guy de Maupassant

  17. -Pierre Louys

  18. -Paul Verlaine

  19. -Blaise Cendrars

  20. -Brassens

  21. -Barbara

  22. -Ghérasim Lucas

  23. -Louis Calaferte

  24. -Madeleine Chapsal

  25. -Jacqueline Cahen

  26. -Guy Gossette

  27. -Philippe Lekeuche

  28. -Pablo Neruda

  29. -P. Herveet

  30. -Charles Baudelaire
    Albert Lozeau

  31. Guillaume Apollinaire

  32. Marcelline Desbordes Valmore

  33. Paul Eluard


Les acteurs et actrices des chambres d’amour. 

sont choisis parmi les noms suivants.

Catherine Fornal : 27 ans. Catherine a fait l’école Jacques Lecoq, et joue dans une troupe de rue polonaise pendant deux ans. Adepte des performances.  Joue dans les petits métiers et jouera dans Terezin.

Marcel Djondo : 35 ans

Un de nos ex-stagiaires originaire du Togo, ne reniant pas les épices africaines. Joue dans les petits métiers, et dans le Brecht pour Muguette. Il a sa propre compagnie : GokoKoe.

Bernard Goetz : 51 ans.    Conservateur du Musée de Montbéliard dans la vie civile.  Joue dans les brigades et les petits métiers.

Sylvie Lalaude : 39 ans. Joue dans les brigades et les petits métiers. Ex-secrétaire de direction du théâtre de l’Unité. Attachée de direction de la compagnie des Bains douches (Montbéliard).

Isabelle Sosolic : 44 ans. Comédienne de Besançon formée à l’école Lecoq. Fait partie des brigades.

Fabienne Michaud : 37 ans. Fait partie des brigades et des petits métiers. Dans la vie civile c’est une maîtresse d’école maternelle.

Marie Leïla Sekri : 21 ans. Faisait partie de nos classes A 3. Suit une école de théâtre à Marseille. Joue dans les petits métiers.

Jacques Livchine : 59 ans. Metteur en songe du théâtre de l’Unité. « 30 ans de guignol ».

Gill Maurer Herde : 43 ans. Comédienne des brigades, des petits métiers, du Brecht pour Muguette.

Hugues Louagie : 31 ans. Acteur du Brecht pour Muguette, de 2500 à l’heure, sort de chez Lecoq.

Sébastien Dec : 26 ans. Joue dans les brigades, dans Brecht pour Muguette, sort de l’école Lecoq.

Fred Patois dit Goubi : 36 ans, ex-contrôleur de Peugeot. Fait partie des brigades, du Brecht pour Muguette, régisseur de la compagnie.

Hervée de Lafond : la tenancière de l’hôtel, spécialiste des rôles d’ouvreuse. Grande ordonnatrice du théâtre de l’Unité.

Nicole Rivier : créatrice du personnage de Clémence Carabosse. Fait un duo avec la tenancière pour faire patienter le client.

Marjorie Heinrich Moulet : fait partie des brigades et des Kapouchniks (section Jura)

Julie Guet : Brigades, et en effeuillant la marguerite, nom de sa compagnie.

Pancho : d'origine catalane, sa chambre est baroque.

Sébastien Vion : fait aussi parfois le duo avec la tenancière avec son personnage de Corinne.

Max Bouvard : Commence à Calais en 2007. Comédien du vania

Delphine Branger : 30 ans Connue dans un stage pour l'école de Chaillot

Faustine Tournan : 24 ans . Origine école de Chaillot.

Hélène Jouvelot : Ex A 3. actrice dela princesse Limousine, etc.

 

UN ARTICLE QUI RESUME TOUT -L'écho du Centre

L’expérience « en chambres d’amour » fait monter le Mercure

Le théâtre de l’Unité a initié quelques centaines de spectateurs aux joies infinies  du texte en, chambres d’amour

Le rez de chaussée de l’hôtel Mercure  de Limoges ne connaîtra pas de sitôt pareille animation au vu de celle qui a prévalu pendant les 4 jours des représentations très  spéciales des « chambres d’amour ».

On connaissait le théâtre en appartement mais pas encore le théâtre de chambre à coucher nourri de » « passes poétique » à vivre à deux.

Le théâtre de l’Unité de Jacques Livchine, véritable trublion de l’engagement théâtral  au cours de ce festival aura comblé cette lacune de la plus belle expression qui soit pour nous pauvre pécheur. Amen .

Jouxtant le petit bar de l’hôtel Mme Renée  la matronne emplumée et caustique, et Clémence la sournoise espiègle, règnent sur l’anti -chambre de l’amour.

Vaches au possible avec les clients, elles dirigent la manœuvre avant la fameuse montée à l’étage.

Le groupe de spectateurs venu à heure fixe (21 H, 22H  et 23 H ) s’assoit , prêt à se faire prendre par la main vers l’inconnu. Une certaine excitation règne dans les têtes et dans les cœurs. Fini l’anonymat sécurisant des salles de théâtre pour le spectateur lambda. Elle ou lui est choisi  pour son caractère à se faire remarquer par une cohorte accorte de « pensionnaires » des deux sexes, habillés strictes de livrée rouge et noire. Les passeurs. ..

Pastille collée, les  cinq ou dix promus s’alignent et chacun à son tour monte à l’étage pour une expérience de prostitution poétique inoubliable. L’étage où se joue la partie fine est plongée dans une semi-obscurité. Toiles et voiles vaporeuses , bougies, effluves parfumées imprègnent le décor, et le corps fait tâche,bascule. Tremblant d’émotions vagues, Mlle Kasha  vous invite dans son nid douillet. Le client s’allonge dans le lit et le miracle s’accomplit. Premier poème prononcé du bout des lèvres, difficile d’être « hors- jeu » quand l’amour se glisse en vous comme cela. L’intimité se renforce et la confusion aussi, quand collée à votre oreille, la vestale sussure  des volutes suaves de sentiments longtemps espérés, rêvés. On décolle quand l’inhibition a perdu la partie.

La passe dure environ dix minutes, et une seule idée retient votre attention au retour sur terre. Remonter au plus vite partager ces instants de grâce absolue déjà esclave de cette passe imaginaire mais bien réelle menant vers l’Unité d’un corpus scripturaire.

Serge Hulpusch

L’écho du centre

3 octobre 2003

 

ARTICLE DES DERNIERES NOUVELLES D'ALSACE DE FLORIAN HABY . 10/11/04. Pages région.

 

A Haguenau, le théâtre de l'Unité transforme un hôtel en maison close, le temps de quelques passes poétiques pour le simple émoi des mots.

"Pétillez, rendez vous désirables!". Le bar de l'hôtel jouit d'un joyeux bordel, on y attend, cacahnt son trouble derrière une désinvolture mal feinte. Madame Renée, la mère maquerelle, entasse les clients, les affuble de surnoms assassins. On n'est pas là pour plaisanter, dans une hôtel de passe, même poétique.

Soudain, un regard vous invite, une main vous attire.."tu montes ?" Dans l'escalier, bougies, et lingerie fine. Parfois un sourire enjôleur, parfois le pas de celle qui va au turbin. La douceur, rassurante, s'installe quand s'ouvre la porte d'une des mystérieuses chambres d'amour. Ici, une peau de zèbre, là un doux drapé de tulle, là encore quelques notes de musique.

Sensuel et subversif

Place au plaisir...du verbe. On se love dans le lit, mi gêné, mi émoustillé, laissant le doux nectar de la poésie couler dans ses écoutilles. Artistes-putes, gigolos lettrés, les comédiens de l'Unité font du théâtre uen expérience émouvante et éprouvante, sensuelle et subversive. Apollinaire, Aragon, des mots tendres, des mots beaux. Un murmure au creux de l'oreille, un souffle brûlant dans la nuque, une joue qui vous frôle, la passe est terminée.

LIBE 20 août. Avec photo chambre d'amour

Toutes les rues mènent à Aurillac

Pour ses 20 ans, le festival accueille plus de 540 troupes, qui repoussent les limites du théâtre de rue, pour le meilleur et pour le pire.

Par Edouard LAUNET

samedi 20 août 2005 (Liberation - 06:00)

envoyé spécial à Aurillac

"En sortant de cet hôtel borgne de la banlieue d'Aurillac, où la passe fut courte mais bonne, poétique même, on en venait à se demander quelles limites circonscrivent ce qu'on appelle le «théâtre de rue». Pas celles du trottoir en tout cas. On était là-haut dans une chambre, seul avec Hélène qui nous susurrait à l'oreille des mots si gentils : «Dormir avec toi, hanches contre hanches, mourir ensemble, dans la barque blanche.» Et plein d'autres choses encore. Le lit était confortable, la chambre éclairée de petits lampions multicolores, parfumée d'encens. La compagnie du Théâtre de l'unité appelle ça du «théâtre de chambre à coucher» (naguère, elle fit du théâtre dans une 2 CV). C'est l'un des 500 spectacles accueillis à Aurillac, qui fête cette année les 20 ans de son festival de théâtre de rue, le plus grand de France."


 

LE MONDE (Dimanche 20 août-lundi 21 août 2005)

Les fidèles du Théâtre de l'unité sont de retour à Aurillac, eux qui avaient ouvert le premier festival devant aucun spectateur. Les Chambres d'amour se déroulent dans un hôtel bien réel. Une maquerelle gouailleuse au chapeau à plumes accueille les clients, en compagnie d'un grand travesti. On est d'abord désigné par la tenancière et gentiment moqué. Puis on est choisi par un ou une pensionnaire, pour quatre minutes de « passe poétique », en tête-à-tête dans une chambre. Rien de sordide ni de vulgaire, juste de la tendresse et de la complicité.

L'implication du spectateur est totale puisque les comédiens ne jouent que pour lui. Dans l'atmosphère douce des chambres, on se laisse aller. Allongé sur un lit ou une banquette installée dans une baignoire, on se laisse chuchoter des poèmes d'amour au creux de l'oreille. On nous dit « je t'aime », à nous, rien qu'à nous.

Benjamin Roure

 

 

Commentaire de Libération du 31/12/07

C’est l’heure des Chambres d’amour, avec les gens du théâtre de l’Unité, de Besançon. Une généreuse maquerelle en chapeau à plumes engueule tout le monde. On va être choisi, ou pas, pour aller faire un tour avec des dames et des messieurs en rouge, dans les chambres d’amour. «Il faut vous rendre excitants, pétillez, pétillez !» Elle donne un nom à chacun : «Poil de carotte», «le skipper», «le séminariste», «l’abruti», «la vierge Marie», «le ragondin», «la prof d’allemand»… Une petite chambre dans la pénombre, un lit sous des voiles, couvert de lucioles. «Allonge-toi !» dit le comédien. D’accord. Il s’allonge à son tour. «Mets ta tête là !» Ah, là, non. «Mais c’est du théâtre…» Au théâtre non plus, on n’est pas sommé de tout aimer. Il chuchote : «Madame, quel est votre mot, et sur le mot et sur la chose ? On vous a dit souvent le mot, on vous a fait souvent la chose.»

Bonimenteur. Retour dans la salle où la dame au chapeau à plumes distribue les compliments : «Le puceau», «le curé de campagne», «la randonneuse», «la strip-teaseuse»… Deuxième départ vers la chambre. Le comédien ouvre la porte sur un lit bleu : «Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères / Des divans profonds comme des tombeaux.» Annick, c’est la randonneuse, prof à la retraite. On lui a récité Baudelaire : «Un second degré très chouette.»

Haydée Sabeyran

 

 

 

LETTRES DU PUBLIC

Parlez-moi d’amour

Je ne m’étais jamais fait engueulé pour avoir mis les pieds dans un bordel. Aucune femme ne m’avait jamais sussurré des mots d’amour sur commande – enfin je me l’imagine.

J’ai eu un peu le rouge aux joues d’avoir été surpris en flagrant délit (mais en est-ce un ?) et j’ai adoré cette bousculade affective que j’aurai aimé prolonger. N’est-ce pas ce que ressent le client d’une putain quand il descend l’escalier ?

J’ai l’alibi d’avoir participé à une performance théâtrale. La belle équipe des Chambres d’amour a réussi son œuvre de racollage.

Alain Othnin-Girard

lettre reçue après Arles, le 2 octobre 2004

 

  1. On nous écrit d'Arles, lettre non signée.

    Qu'une troupe monte aujourd'hui un spectacle à travers la métaphore de la maison close ne manque pas d'humour ni d'à propos. Voilà le public arraché à la confortable convention de la salle qui l'abrite derrières ses places numérotées et ses rites pour se retrouver dans le salon de réception d'un hôtel. (...)Aucun rideau rouge ne s'ouvre pour lui apprendre où l'action va commencer. C'est dans son coeur, sa réflexion qu'il va devoir dévoiler le jeu appelant sa propre entrée.

    La meneuse de cette véritable initiation derrière sa caricature de patronne de bordel déploie des qualités de gouaille, de répartie, d'improvisation et de persiflage sans lesquelles n'existe aucune autorité de dramaturge. Aussitôt, elle attaque les gens sur un des éléments les plus sensibles de l'être humain et de l'art de la scène :"la représentation": Quelle apparence je me donne, comment agit-elle sur autrui, quelq décalages établit-elle entre ma vérité et les interprétations de moi-même venues de l'extérieur ? S'appuyant sur des traits du physique des personnes présentes,sur des manières de se coiffer, de s'habiller, de se maquiller, de se tenir, elle distribue quelques coups de bâton mentaux, quelques coups de griffe sociaux propres à déclencher le rire de la farce. Il ne s'agit pas de nous "victimiser", mais de nous inciter à la "distance", à une utile dérision. C'est elle qui choisit "les clients" qui monteront dans les chambres et les aligne sous les regards.

    Dans cette tâche elle est assistée par un personnage tout en outrance conçu dans la perspective du grossissement et de la recherche de l'effet. C'est un travesti muni de fausses fesses, d'une volumineuse poitrine , mais derrière ses attributs, son prénom féminin, sa perruque noire, ses extravagants faux cils, sa voix aigüe contrefaite, on voit bien qu'il sagit d'un homme. Sa feinte nudité recouverte de tissu chair contribue à l'ambiguité : qui est-il ?Il remplit la fonction du "fou"transposée ici en grande folle et colle sur chaque client une pastille de couleur destinée combien de fois il va accéder aux étages. C'est de notre capacité à reconnaître en lui, dans ses artifices mêmes les plus chargés que réside la vérité humaine du théâtre.
    Alors arrivent les grooms : femmes et hommes en uniforme en veste rouge assez cérémonieux. Ce sont "les officiants" : ils entraînent individuellement quelqu'un de la file sélectionnée vers la chambre où va se dérouler le mystère de l'Art. Dans cette intimité fictive mais d'apprence si réaliste ils font surgir les paroles d'amour dont ils sont comme les acteurs, les passeurs non de la vénalité, mais de la force de la splendeur, de l'émotion. Comment ne pas être ébranlé ? Le bouleversement ne tient pas seulement à la situation insolite, à la proximité avec un inconnu, aux doutes sur la manière dont il faut se comporter, ni à l'ambiance esthétique savamment préparée par une rose effeuillée sur le lit, une coupe de fruits ou une lumière tamisée. Non, il est dans ce verbe qui soudain vous pénètre,vous caresse, vous frôle, vous bouscule, vous emporte, car c'est bien lui le véritable acte d'amour.

Tel est le théâtre que j'aime : ce spectacle le contient tout entier avec ce qu'à travers le temps on a pu comprendre des costumes, des accessoires, du décor, de l'ombre, des éclairages, des acteurs, des spectateurs, des auteurs, des mises en scène, des coulisses, du plateau, de nous les êtres humains qui devons arracher le masque des autres, laisser tomber le nôtre pour faire surgir la vérité et saisir que derrière l'artiste et sa prétendue prostitution se cache notre quête commune, par delà l'angoisse, de reconnaissance, de beauté et d'amour.

 

Une longue missive d'Agnes, lycéenne.

10 novembre 2004 : Chambres d'amour à Haguenau [Théâtre de l'unité]

Il faut quand même avouer une chose : je ne vous raconte pas très souvent ma vie de façon sérieuse. Je vais essayer aujourd'hui de vous raconter ma soirée du 10 novembre 2004. Sérieusement. Si si, sérieux.

Ce soir-là donc, j'ai été au théâtre. Enfin j'ai été à l'hôtel. Enfin non. J'ai été voir du théâtre à l'hôtel. J'avais rarement vu des comédiens de si près. La seule et unique autre fois, c'était l'an dernier quand je suis allée voir du théâtre en voiture. Si, si. En voiture. Mais passons.

Ce soir-là donc, je me rends avec Dame Arwinne à l'hôtel où aura lieu l'évènement théâtral en question. Nous arrivons un peu en avance (vers 18h35-40), histoire de pouvoir acheter nos billets... Nous entrons dans l'hôtel et nous nous installons au bar une fois l'achat en question réalisé.

Après avoir manqué de me casser la figure à deux reprises à cause de tabourets rebelles, je commande avec Dame Arwinne deux jus d'ananas (saluons au passage l'exploit international d'Arwinne qui a réussi, non sans mal, à ne pas se pochtronner au malibu malgré la présence ostentatoire de la bouteille dans son champ de vision... allez, on applaudit tous ensemble : clap-clap-clap-bravo Arwinne ! Hum j'avais dit que je racontais sérieusement, pardon) au prix °modique° de 5€80. Et là, nous la voyons.

La patronne de l'hôtel.

Ou plutôt la comédienne qui incarne ce rôle.

Enfin personellement, j'aperçois tout d'abord son chapeau.

Un grand chapeau très peu discret orné (nous l'apprendrons plus tard) de plumes de coq véritables.

Pour l'instant, elle ne dit rien. Elle se promène entre les tables en observant les autres spectateurs qui commencent à affluer. Il y aura du monde, ce soir.

Parmi les spectateurs, nous dénombrons peu de gens de notre âge environ. Deux ou trois en plus d'Arwinne et moi, tout au plus. Tout le monde parle avec tout le monde : les proviseurs avec les professeurs, les mamies avec les lolitas, les aubergines avec les concombres... Les klaxons et les arwinnes avec leur verre de jus d'ananas (vide à présent).

Dix-neuf heures.

Une autre comédienne arrive, une petite vieille à lunettes, avec un petit chapeau discret, un petit manteau propret, un petit maquillage marqué et un petit tas de gommettes jaunées (je ne pouvais pas dire "jaunes", ça cassait ma belle assonnance).

C'est parti.

Renée (c'est la patronne au chapeau peu discret) nous explique que ce soir, nous n'aurons à aucun moment le choix. Nous ne pourrons rien choisir. Ce seront les pensionnaires de l'hôtel qui nous choisiront. Pour que leur choix s'oriente vers nous, il nous faudra pétiller, il nous faudra les séduire. Et ensuite nous pourrons monter avec eux dans les chambres, pour le plaisir.

(Le plaisir du verbe, bande d'obsédés. On est au théâtre !)

Elle fera simplement une petite sélection de départ.

Clémence (c'est la madame au manteau propret et au chapeau discret) choisit pour la sélection de départ une dame du nom de "Clémence". Voici donc Clémence accoudée au bar, juste sous le nez d'Arwinne et moi.

Après avoir accolé au bar plusieurs autres personnes en les gratifiant de surnoms réjouissants ("gentil prof", "Aubergine", "Lolita", et j'en passe...), Renée pousse un grand cri, que je retranscris ci-dessous :

"PENSIONNAIIIIIIIIIIRES !!!"

Voici donc les fameux pensionnaires... Au nombre de 10 (bien que je ne me souvienne que du nom/tête de 8 d'entre eux), ils sont habillés en grooms. Cela pourrait presque leur donner un air strict si la couleur rouge n'était pas aussi éclatante. Enfin au moins comme ça, on fait la différence entre entre eux et nous, on ne risque pas de mélanger ^_^

Tous emmènent un des spectateurs sélectionnés dans leurs chambres respectives. Renée sélectionne ensuite d'autres spectateurs en les affublant d'autres surnoms joyeux. Je vous épargnerai le "grande gigue" dont elle m'a gratifié. Toujours est-il que je me trouve maintenant appuyée au bar, avec d'autres innocents, à essayer de séduire les comédiens-grooms. Il faut croire que mes tentatives rencontrent peu de succès, puisque Renée me lance d'un ton autoritaire que j'ai l'air aussi sexy que Stéphanie de Monaco.

C'est ce moment présent que choisit un groom du nom de Goupy pour m'embarquer vers sa chambre. Alors que nous cheminons ensemble vers la chambre où aura lieu la suite des réjouissances, il m'adresse la parole :

Lui : Ça va Stéphanie ?

Moi : M'appelle pas Stéphanie.

Lui : Tu t'appelles comment ?

Moi : Agnès.

Lui : C'est la première fois ?

Moi : Heuuuuuuouienfinnonenfinj'sais pas, quoi...

Lui : Je veux dire c'est la première fois que tu payes pour monter avec un garçon dans sa chambre ?

Moi : Euhh... oui...

Lui : Très bien. C'est ici, me dit-il en ouvrant la porte d'une chambre au troisième étage.

Derrière la porte, on ne voit pas la chambre. Juste un drap ocre suspendu au plafond , qui forme une espèce de couloir de tissu jusqu'au lit. Il se faufile sous le drap du plafond et se couche sur le couvre-lit du lit.

Je le suis et m'allonge à côté de lui, à peu près aussi détendue qu'un manche à balai.

Il me regarde.

C'est très bien ça. Un inconnu dont je ne connais même pas le vrai nom est couché à côté de moi sur un lit avec un couvre lit zébré dans une chambre d'hôtel, y'a personne d'autre dans la pièce, il me regarde et je le regarde, et d'un coup j'ai peur, très peur, enfin presque, enfin quoi, c'est bizarre tout ça, quand même !

C'est spécial, le théâtre à l'hôtel. Que d'émotions. C'est normal, c'est la première fois.

Je disais donc : il me regarde. Je le regarde. Et il me dit :

"Tu veux pas reculer encore un peu, histoire que tu tombes du lit et qu'on en parle plus ?"

Je jette un oeil à ma gauche : c'est vrai que je suis assez près du bord, quand même.

Bon. Je bouge un peu histoire d'être un peu plus près du milieu du lit.

Et il me regarde toujours et je suis couchée encore plus près de lui qu'avant.

Gloups. C'est spécial, tout ça, je vous l'ai déja dit.

Il arrête de me regarder moi et regarde le plafond (façon de parler : il regarde en fait le drap suspendu au plafond). Il saisit doucement ma main droite et commence à chuchoter un poème. A me le sussurer à l'oreille, plutôt. Et dans ce contexte-là, les mots prennent tout le sens qui leur manque lorsqu'on les voit noir sur blanc sur des bêtes feuilles de papier. Le poème aussi prend tout son sens, du coup. Et comme le poème est orienté dans un sens vraiment très sensuel (au moins à la fin), autant dire que l'effet produit fut assez... gloups, quoi !

Au bout d'un temps dont je ne saurais dire s'il fut long ou pas, j'ai enfin décidé de me détendre un peu et de passer de l'état "manche à balai posé sur le lit" à "lycéenne détendue posée sur un couvre-lit". On comprend mieux quand on est zen, je vous jure.

Je me laisse donc porter par les dernières phrases du poème avant de me laisser entraîner à nouveau dans le couloir (de tissu) vers le couloir (d'en dehors de la chambre) par le monsieur répondant au surnom de Goupy.

Voilà. La première passe (passe poétique, c'est le terme officiel, bande de...) est terminée. Quel truc de ouffffffffffffffff, pour reprendre ce que d'autres ont dit avant moi à propos d'autres trucs moins spéciaux que ça.

Voilà. Retour au bar. Arwinne n'est pas encore partie, mais elle fait à présent partie de l'exposition de gens accoudés au bar. Goupy ne l'embarque pas. Il part avec une autre madame dont j'ai déja oublié totalement l'allure.

Renée revient à la charge et lance une injonction autoritaire dont le contenu consiste en un "PETILLEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEEZ !" qui, rien que par sa charge sonore, donne envie de pétiller juste pour qu'elle ne s'énerve pas davantage.

Arwinne sait pétiller mieux que moi. On dirait une petite bouteille de coca (siiii petite) qui pétille tout plein boucoup.

Et visiblement, elle pétille bien puisqu'un monsieur dont j'apprendrai plus tard qu'il porte le surnom de Poncho arrive et emmène la petite bouteille d'Arwinne au coca dans sa chambre.

Et me voilà donc seule au milieu d'inconnus accompagnés d'une patronne comédienne affublée d'un grand chapeau à plumes.

C'est spécial, tout ça.

En attendant de retourner compléter l'exposition de clients potentiels au bar, je profite des talents d'improvisation de Renée et Clémence qui se mettent en quatre, huit, voire plus, pour nous distraire et nous faire oublier que dans ce monde, l'injustice est telle que le nombre de spectateurs et largement supérieur au nombre de pensionnaires-comédiens-passeurs. Je ne trouve pas cela aussi injuste. Je passerais bien toute ma soirée à les écouter donner un surnom acidulé à chaque personne présente.

Devant le constat du fait que le nombre de femmes est très largement supérieur au nombre d'hommes, nos deux patronnes (Arwinne dirait "les deux vieilles") proposent aux femmes de monter avec des femmes, afin de faire passer plus de femmes que si on réservait les femmes uniquement aux hommes. Vous suivez ? Non ? Zut... Alors je recommence en précisant.

Devant le constat du fait que le nombre de femmes spectateurs est très largement supérieur au nombre d'hommes spectateurs, nos deux patronnes (Arwinne spectateur dirait "les deux vieilles") proposent aux femmes spectateurs de monter avec des femmes pensionnaires, afin de faire passer plus de femmes spectateurs que si on réservait les femmes pensionnaires uniquement aux hommes spectateurs. Vous suivez ? Non ? Zut...

Trois femmes (spectateurs) proposent donc gentiment de monter avec des femmes (pensionnaires).

Et deux minutes trente-sept secondes quatre-vingt-douze centièmes plus tard, trois charmants hommes (pensionnaires) ont déja emmené ces trois charmantes femmes (spectateurs) en moins de temps qu'il ne faut pour le taper et corriger les fautes de frappe.

Il faut croire que Poncho faisait partie des charmants pensionnaires, puisque Arwinne revient s'assoir à côté de moi.

Visiblement très retournée par ce qu'elle vient de vivre, elle me conte son expérience. Poncho tire les cartes en parlant d'abîme infini et de ciel profond... À moins que ce ne soit l'inverse. Ce serait plus logique.

Un instant plus tard, j'entends "Grande Gigue, retourne-y".

Et j'y retourne. Dans l'expo de gens. En effet, jusqu'à nouvel ordre, je suis la seule et unique grande gigue de la salle. Ce sont des choses qui arrivent.

Je pétille tant bien que mal (apparemment plutôt mal que bien d'ailleurs, vu le nombre de pensionnaires dont le regard me traverse). Les autres font de même. C'est à celui (plutôt celle, d'ailleurs) qui pétillera le plus fort pour se faire embarquer le (la) premier(e). Quelle lutte sans merci entre nous tous. On croirait un vrai concours de séduction. Sauf qu'on a encore plus envie de séduire que si c'était vrai, parce que ça finira à vingt heures pile. Alors on pétille.

C'est spécial, tout ça.

Et oooh miracle, un pensionnaire daigne s'arrêter en souriant devant moi, en murmurant "on y va ?"...

Et oooh hasard, ce pensionnaire est le même qui a emmené Arwinne tout à l'heure.

Allons-y gaiement alors !

Je le suis en dehors du bar, dans les couloirs, dans l'escalier, puis à nouveau les couloirs... En marchant/gravissant les escaliers, ils discute un peu avec moi, à l'instar de Goupy tout à l'heure. Il me demande si c'est la première fois que je tente ce genre d'expérience. Je réponds vaguement non. Il me demande ensuite mon âge. Je bredouille un "dix-sept ans et demi" dans ma barbe, bien que je n'aie pas de barbe. Toujours est-il qu'il ne comprend pas et me repose la question. Je re-re-re-bredouille et finis par arrondir à l'année supérieure et lâcher un "dix-huit ans" légèrement plus audible que mes demis et mes dix-sept de tout à l'heure.

[Je me rendrai compte en recomptant à tête reposée que je n'ai même pas encore dix-sept ans et demi, en fait... mais passons]

Nous arrivons donc dans sa chambre, dont l'ambiance diffère totalement de celle de Goupy. Ici pas de lit au couvre-lit zébré, juste un sofa, et beaucoup plus d'espace que sous le drap de Goupy. La lumière est tamisée, on est dans une semi-pénombre.

Je m'assois sur le sofa.

Il me chuchote qu'il arrive tout de suite.

Il part dans la salle de bain accolée à la chambre.

J'entends de l'eau couler, il se lave les mains.

Je me sens un peu manche à balai, sur mon sofa.

C'est spécial, tout ça.

Il revient dans la pièce, saisit quelques petites cartes posées sur une commode. Et me demande d'en choisir une. Je choisis celle dont la forme (une espèce de croix formée par des espèces de trucs en forme de machins... comment ça, c'est pas clair ce que je raconte ?) est de couleur verte.

Il semblerai que mon choix le contente. En chuchotant, il me pose ensuite une question qui pourrait en d'autres circonstances paraître étrange.

« Viens-tu du ciel infini ou du profond abîme ? »

Sans vraiment réfléchir, je réponds l'abîme, peut-être parce que le bar où il m'a cherchée tout à l'heure est placé deux étages plus bas que la chambre où nous nous trouvons à présent.

Toujours est-il qu'il commence à me chuchoter à l'oreille un poème dont j'apprendrai plus tard qu'il a été écrit par Baudelaire. Je ne saurais dire le sens exact du poème : j'étais tellement occupée à l'écouter que j'en ai oublié de le mémoriser.

Lorsqu'il me demande de choisir une des cartes posées sur la commmode en posant un petit cailloux dessus, je m'éxécute sans mot dire et pose un petit caillou sur la seule carte verte du lot. Peu de gens ont choisi cette carte avant moi, on dirait. Il n'y a que deux cailloux dessus.

Il me dit alors que le vert représente la sérénité et m'explique le décalage qui existe entre moi et mon entourage, tout en disant que j'en ai peut-être besoin, puis finit de chuchoter ses mots doux Baudelairiens en parlant de mon pied et de mon sourire, et de monstres, et de choses effrayantes, et plein de choses un peu trop spirituelles pour la pauvre lycéenne terre à terre que je suis.

Il conclut en une phrase qui me déchire intérieurement : "la passe est terminée"...

J'essaye d'articuler un petit "merci" mais il reste coincé au fond de ma gorge, voire plus bas encore dans l'hypothèse où c'est possible.

C'est spécial, tout ça.

Dans l'escalier du retour nous croisons Arwinne accompagnée d'une demoiselle pensionnaire. Cette dernière a l'air de bien connaître Pancho, et échange quelques mots avec lui au sujet des filles qui montent avec des filles et des filles qui n'aiment pas monter avec des filles.

Pendant ce temps Arwinne et moi nous regardons mutuellement en nous demandant qui est cette fille qui n'aime pas monter avec des filles.

Nous n'en saurons pas beaucoup plus, hélas...

Je réintègre donc ma place assise au bar, mais malgré le fait qu'on fasse à présent passer les spectateurs par groupes de deux, je n'aurai pas le plaisir de passer avec un autre pensionnaire.

Je continue donc à profiter de la distraction offerte par Renée, toujours fort occupée à martyriser les gens exposés au bar. Je dois avouer que ce n'est pas pour me déplaire...

Et déja Arwinne revient de sa deuxième passe, avec dans les mains une petite rose blanche offerte par sa comédienne.

Je constate l'immense talent d'improvisation dont fait preuve Renée lors du débat Arwinne vs. Renée au sujet des végétariens, du génocide des poireaux et du massacre des coqs.

C'est quand même très spécial, tout ça.

Hélas, un moment aussi sympathique a, comme tout, une fin. Cette fin fut personifiée par le personnage de Monsieur Jacques, qui fit irruption dans la salle en jouant de l'accordéon, suivi par la tripotée de pensionnaires qui avaient joué ce soir-là.

Nous eûmes droit à une chanson très sympathique et à une improvisation de chanson pour une certaine Daisy. le tout était de trouver des rimes en "i" pour cette dame. Ceci donna lieu à de très plaisantes inventions qui ne firent pas rire que Daisy.

Dix minutes plus tard nous étions dans la voiture sur le chemin du retour, atteintes d'un syndrome de bavardite aiguë. Notre chauffeur fut assomé par les dizaines de milliers d'exclamations enthousiastes et de phrases interminables proférées par Arwinne et moi-même au sujet de cette soirée.

C'était spécial, tout ça.

Conclusion

Cette soirée de théâtre à l'hôtel a constitué une expérience théâtrale unique dans le sens où le comédien était soit seul avec le spectateur (dans le cas des passes théâtrales) soit mêlé aux spectateurs (dans le cas de Renée et Clémence). Une grande capacité d'adaptation et un certain talent d'improvisation ont donc certainement dû être nécessaires aux comédiens ayant participé à ce spectacle.

Cette façon de procéder provoque chez le spectateur un sentiment de déstabilisation, car il se crée entre le comédien et lui des relations d'intimité qui ont leur effet même si elles restent fictives et liées au texte poétique. Le spectateur intervient dans le jeu théâtral. Ce n'est pas le cas quand la disposition est traditionnelle (scène et public strictement séparés) et que les spectateurs assistent impuissants au déroulement de la pièce jouée sur scène.

Une réaction de SV à Calais. Le 6 janvier 2008

Monsieur Livchine, Messieurs et Mesdames les comédien(ne)s,
 
Je suis journaliste, donc rompu à l‚écriture, mais c‚est la première fois que je m‚adresse à une compagnie de théâtre. Cette démarche trouve sa source dans un bouleversement. Depuis qu‚à Calais, j‚ai croisé votre route, j‚oscille entre émerveillement et questionnement. Ses sentiments reposent sur deux forts jolis ressorts : l‚art et l‚amour. Pris comme amour de l‚art autant qu‚art de l‚amour.
 
Je suis spécialisé dans les sujets culturels, sans doute les plus riches variations du champ médiatique. Mon travail consiste à écouter des albums, lire des bouquins, voir des films, assister à des concerts et rencontrer des artistes. En débarquant à Calais, j‚étais en proie aux doutes professionnels. Allais-je continuer dans cette voie ou changer de cap pour voguer vers des cieux plus rémunérateurs ? Je trainais ce mal-être depuis quelques semaines et espérais qu‚un éloignement pourrait m‚être salvateur. Aux « Feux d‚hiver », j‚ai donc pris des places pour tous les spectacles. Je n‚imaginais pas qu‚à l‚intérieur d‚une salle, je vivrais un satori.
En vous tous, individuellement et collectivement, j‚ai vu la passion, l‚humanité ; le souffle de vie en somme. D‚un coup, j‚ai redécouvert la raison profonde qui m‚avait fait choisir ma profession : l‚émotion. Depuis quelques années, mon activité s‚est recentrée sur les sujets musicaux d‚obédience pop-rock et electro. Ces disciplines artistiques sont évidemment
émotiogènes, surtout si on y mêle l‚image, fixe ou mobile. Mais, à quelques exceptions près, on navigue dans des strates d‚énergie pure et éphémère. De votre côté, les prestations seraient plutôt du genre coriace pour la mémoire et la réflexion. En trente ans d‚existence, j‚ai écouté des milliers de chansons, vu des centaines de films et quelques dizaines de pièces. J‚y ai connu le frisson, les larmes, la joie, la communion des salles ou des foules, les introspections et prises de conscience. Culturellement, je pensais avoir tout vécu, effleuré le noyau. J‚avais tort. Avec « Chambres d‚amour », vous êtes parvenus à me toucher profondément.
 
La première fois, je suis monté avec Catherine. Je n‚avais pas la moindre idée du sort qu‚elle allait me réserver. Pendant quelques minutes, ses vers m‚ont léché la joue autant que l‚imagination. Ce fut très court, trop pour réaliser. Je suis donc revenu quelques jours plus tard. Comme le client contenté par une passe, j‚espérais rempiler avec cette pensionnaire. Ca ne s‚est pas passé comme ça, tant mieux. C‚est Faustine qui a écrit le chapitre suivant. Allongé, mon visage face à ses yeux verts, j‚ai siroté ses mots. Situation inédite, même avec la personne qui partage vos nuits. J‚ai été plus troublé encore que la première fois. Un instant, j‚ai cru que ses poèmes m‚étaient personnellement destinés. L‚action conjuguée du vert et des vers m‚a presque fait pleurer. Je me suis retenu. J‚ignore si j‚ai bien fait. Je me pose encore la question. À mon tour, j‚ai eu envie de lui réciter un texte, histoire de rétablir l‚équilibre. Par peur de briser le processus théâtrale, d‚outrepasser ma condition de spectateur et peut-être du ridicule, je me suis ravisé. Longtemps, je me souviendrai de Faustine. De ses yeux émeraude et de la manière dont les mots d‚Aragon coulaient de sa bouche. D‚ailleurs, c‚est drôle comme les éléments de l‚existence ont tendance à s‚emboîter. J‚ai toujours aimé le concept d‚absolu chez Louis. Je pense que, dans cette chambre du Channel, il y en avait une part.
 
D‚un point de vue personnel, je suis toujours marqué par l‚expérience. A un niveau plus global, je m‚interroge sur la nature même de la performance. Comment « aimer » plusieurs dizaines de « clients », sans y laisser un peu de sa santé mentale ? Est-il simplement tenable de témoigner de la gentillesse à quelqu‚un qui en a manqué ? Est-ce si facile d‚offrir des mots d‚amour à des personnes qui n‚en ont jamais entendus de leur vie ? Ne tombe-t-on pas parfois « amoureux » ? Par moment, n‚est-on pas confronté à des « spectateurs » dont le trouble est palpable ? Dans un monde idéal, j‚aurais aimé avoir des réponses. Mais peut-être serait-ce là fausser le jeu.
 
Je vous souhaite de continuer, de ne jamais vous détourner de votre route. Vous détenez une part de la vérité, c‚est incontestable. Comme l‚a écrit un jour René Char : «
Impose ta chance. Serre ton bonheur et va vers ton risque. À te regarder ils s'habitueront. »
 
Avec gratitude et affection.
 
S.