BILLETS 2016

 

Les Billets 2015


Dimanche 3 janvier. Villars les Blamont. 5°C


La nouvelle année commence par un énorme débat sur la déchéance de nationalité, cela se déchire de partout , la droite applaudit Hollande, la gauche le conspue et moi je m’en fous. Je m’en fous car je suis né apatride. Mes parents ont mis 17 ans avant d’avoir un passeport français. Quand ils eurent émigré de Russie, ils furent déchus leur identité russe, alors  la société des Nations , dans la grande générosité d’un certain Nansen leur  a attribué un document leur permettant de circuler, le passeport Nansen. J’aime bien cette idée de passeport mondial, sans nationalité. Ma langue maternelle c’est le français, alors évidemment je le suis, mais avoir deux parents dont la langue première était le russe, je suis pas mal russe aussi;  mais   après 24 ans de franche -comté, un  peu franc -comtois quand même, mais aussi après 45 ans de vacances en Lozère, et né en Haute Loire, un peu du massif central, et puis ne pas oublier  Paris, le 92, entre Boulogne, Issy les Moulineaux, Meudon, Malakoff.

Et juif là dedans ? Ah oui, c’est une drôle d’appartenance totalement indescriptible, ni une religion, ni une terre , ni un peuple.  Le “hors- case” ça énerve les braves gens.




Dimanche 10 janvier 2016 , Villars les Blamont. Pluie, vent, 4°C 



Moi qui adore parler de tout et surtout dire ce qu’il ne faut pas dire, je suis encerclé par les interdictions en tous genres, c’est une véritable toile d’araignée qui se déploie autour de moi. Les tabous en tous genres foisonnent. Le grand champion c’est celui du terrorisme, et de la théorie de l’excuse. On n’a pas le droit de chercher les causes de tous les attentats. On n’a pas le droit  non plus de critiquer l’institution théâtrale. On n’ose plus parler du voile ou de la kippa. On doit éviter le sujet d’Israël. etc. Ensuite, il y  a les tabous familiaux, les secrets de famille.  Les jeunes de ma famille décident de passer outre et de filmer des interviews  dites à scandales  des grands parents, des oncles et des tantes. Je suis sur la sellette. “Pratiques tu l’amour à 72 ans” C’est quand ta dernière fois ? Combien de femmes as -tu connu dans ta vie ? As tu trompé ta femme ? Quelles sont tes relations  avec Hervée ?  Je ne fuis pas, j’assume tout.  Ketty, ma soeur, trouve tout de même que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire….


Dimanche 17 janvier 2016 . Villars les Blamont . Neige -1°C


L’inconnu.  Je suis curieux de savoir si lors d’une première  rencontre amoureuse, les deux amants savent d”avance comment cela va se passer. Les représentations de théâtre ont cet attrait là aussi, on ne sait jamais comment cela va se passer, car il y a toujours des paramètres que l’on ne maîtrise pas.  Et surtout la Mort, on ne sait pas exactement quand et comment cela va se passer.  Et prendre un chemin dans la forêt que l’on ne connait pas, on ne sait pas où l’on va arriver. Eh bien ce matin, je dis oui à l’inconnu sous toutes ses formes. J’ai un besoin vital d’inconnu.


Samedi 23 janvier 2016 Malakoff.  73 ans déjà


J’ai envie de crier à tous les juifs à Kippas. Quelle est donc cette envie morbide  d’afficher votre juivité dans un pays dit laïque, où la religion est une affaire intime et privée ? J’ai envie de leur dire : ressortez les étoiles jaunes dont le collaborateur vous avait affublées. J’en ai encore une chez moi, celle que devait porter ma soeur, moi j’étais trop petit, je vous la prêterai avec plaisir. Faut bien se mettre parfois dans la peau de l’antisémite pour tenter de comprendre sa perversité. Ma mère disait toujours : les juifs , moins on en parle, mieux ça vaut. Pardon Maman. 


Samedi 30 janvier 2016 . Malakoff  10°C


Je me réveille avec le verbe “palpiter” dans la bouche.

Parce que je regardais les gens sur la ligne 13 du métro.

Silence total.  Tous les yeux braqués sur les écrans de portable. Pas une conversation.

Pas un bruit.

Je ne vais pas dire “c’était mieux avant” quand on fumait dans le métro et que ça discutait très fort. Mais enfin, je me demande où se trouve la vraie vie dans nos pays occidentaux. Qui palpite encore ? Au théâtre de la Colline, les gens se lèvent pendant le salut, pressés de sortir. Ils ne sont pas venus voir une pièce de théâtre,  ils sont venus se voir les uns les autres et faire une sortie -standing. A la sortie, on ne parle pas de la pièce.  Voilà, on a tout ce qu’il faut, mais une fois tous nos désirs assouvis, comment palpiter pour quoi que ce soit ?



Samedi 6 février, Sète . 12°C


Je suis invité  à Sète, la ville de Brassens, de Vilar et de Paul Valéry, à évoquer l’expérience des méga -événements que nous avons créés tout le long de notre vie. Pour l’exilé franc- comtois que je suis, voir la mer est déjà une récompense, la mer et ses gréements et les huitres des halles.  Je parle 3 heures et et prends conscience du gigantisme de ce que nous avons inventé  en dehors des spectacles, du Carnaval des Ténèbres aux Boulons, en passant par les Rues Extraordinaires, la Caravane passe en A, les 80 ans de ma mère etc. C’est la première fois que je prends conscience à quel point nous avons cette fibre passionnée  de vouloir parler à la ville toute-entière.  Et  puis il y a Valérie de St Do qui raconte notre parcours,  @Val_Do horslesmurs.fr/?p=13759  @SACDPARIS @livchine   et pourtant je déteste les souvenirs toujours  trop embellissants et trop lisses.



Dimanche 14 février 2016. Villars  3°C



Hollande et Valls resteront dans l’Histoire, comme, des personnages frappés d’indignité, tels  Pétain et Laval. Ils resteront comme des nains n’ayant rien senti des pulsations et des transformations du monde. La déchéance de nationalité, c’est évidemment à eux qu’elle devrait s’appliquer, car ils éclaboussent la France de leur égoïsme, et de leur manque de vision d’avenir.

Ça y est , la France du bas bouge enfin , des milliers de personnes se portent au secours des migrants, la France est en train de se couper en 2, non pas droite /gauche, mais entre humains et collabos.


Dimanche 21 février 2016


J’ai un sujet de préoccupation qui est totalement obsédant, parfaitement désuet et qui ne se partage pas.  C’est une vieille rengaine, celle qui consiste à dire qu’on est plus touché par la mort de son chien que par celle de 10 000 personnes à l’autre bout du monde. Révoltante banalité.  Mais voilà, Elanka c’est son nom ne sait pas que ses jours sont comptés, que le diagnostic est fatal, on ne guérit pas d’une histiocytose. 7 ans c’est jeune, Je ne pense qu’à cela, je lui parle, je lui dis  : tu vis tes derniers moments, tu  ne le sais pas et pourtant, tes yeux expriment une immense tristesse. “La mort, gendarme féroce est inflexible dans ses arrêts” écrit Shakespeare. Dans quelques jours je te conduirai vers l’horrible piqure.Le petit tapis que tu aimais restera désespérément vide et nos belles promenades  en forêts ne seront que souvenirs.


Samedi 27 février 2016, Genève 8°C


Notre orchestre de famille vit sa première crise de croissance.  Pourtant c’était beau le début, Odessa , la mer noire, le son des violons qui s’échappe par les fenêtres, nostalgie, et  le souvenir du Yddisch, laï laï laï, mais peu à peu nous nous immergions  dans la musique traditionnelle de l’Europe de l’Est.  Gaïa, Lou, Lila, Léna,  les adolescentes ont  sonné le tocsin.  Qui est juif parmi nous  ? personne ! Vous mangez tous du porc, personne n’est circoncis,  vous vous emparez d’un patrimoine qui n’est pas le vôtre. Charles répond que le judaïsme, c’est une philosophie pas une religion. On s’engueule, les jeunes entament un rap stup et flip .  Voilà où nous nous en sommes, nous nous sommes mis d’accord sur le point suivant :  pas de repli sur ses origines, vive l’ouverture et le mélange des musiques et des peuples, c’est la prochaine étape.


Samedi 5 mars 2016. Malakoff. 5°C


Il y a un article salutaire de Brigitte  Salino dans le Monde qui parle du théâtre allemand et de l’ancien  bras droit de Frank Castorf de la Volksbuhne de Berlin, il s’appelle Mathias Lilienthal il dirige le Kammerspiele de Munich, une institution vénérable  et le voilà qui dit : « Il faut absolument sortir du théâtre. Il faut que la Maximilianstrasse soit Alep”.C’est énorme. Je trouve enfin un allié, qui pense un peu comme moi, car en France,  je suis qualifié de populiste aigri et grincheux. Je rêve d’organiser des parlements de rue partout. Je rêve de grandes secousses pour le théâtre.  Je ressemble décidément trop au Docteur Astrov  de Tchekhov qui ne cesse de se plaindre “ la vie est  triste, sale, sotte, on s’enlise,  partout on est cerné par la bêtise,  je ne veux rien, je n’ai envie de rien, je n’aime personne”.   Toutes mes demandes restent sans réponse. Je suis désespéré, j’attends la lettre, la fameuse lettre dont  parle Meyerhold et qui sauve de l’abîme quand tout espoir a disparu.


Lundi 14 mars  2016. TGV vers Chalon sur Saône



Il y a des jours comme cela. personne ne répond aux lettres, personne ne répond au téléphone.

Vous appelez, vous agitez les bras. Mais non rien. Alors vous devenez  paranoïaque. Vous ne vous expliquez pas cette indifférence. Comment dissoudre  ce brouillard de voracité ?  Et  quand cela dure vous vous mettez presque à comprendre le jeune des quartiers qui vivant depuis des années un abject rejet , une mise à l’index,  un avenir compromis, commence à rêver d’un ailleurs où il sera enfin reconnu.


Samedi 19 mars 2016. Villars les Blamont . 4°C le matin, 14° l’après midi



On nous pose la question dans un débat après 2500 à l’heure.  Pourquoi ne pas ré -actualiser la liste de tous les spectacles qui vous ont marqué depuis 1965 ?   Bonne question. Je réponds que le théâtre ne bouge quasiment plus depuis 20 ans, les nouveaux metteurs en scène Françon, Braunschweig, Py, Nordey, Rambert sont peu inventifs et ne font que poursuivre la voie de leurs ainés.  Ostermaier ou Dodine ne sont pas non plus dans la rupture.  Rodrigo Garcia ? Non, pour nous ce n’est pas une grande figure.  Pommerat le n° 1 d’aujourd’hui est relativement classique. La créativité du spectacle vivant a touché le théâtre de rue, le cirque, la danse. Le théâtre quant à lui est dans une période en creux. Nous aurions pu rajouter Platel, éventuellement. Comment expliquer cela ?  Pas évident.  Les directeurs de théâtre sont soumis au pouvoir politique et refusent les projets hors -cadre ou qui dérangeraient les abonnés. Avignon ne joue pas le rôle de découvreur qu’a joué Nancy dans les années 70. Pour quand la nouvelle vague du théâtre? J’aurais bien parié Vincent Macaigne, mais il s’adonne au cinéma et n’a pas non plus une pensée très puissante. Alors, attendons, et scrutons l’avenir.



Samedi 26 mars, Malakoff . 10 °C


Mon cerveau du samedi est parcouru  par des pensées galopantes, tels les loirs dans un grenier,  que je n’arrive pas à maîtriser.

Je suis gavé de toutes ces compassions à la guimauve  et autels fleuris  aux victimes innocentes etc. Nous sommes tous coupables de ce qui arrive, Ces gosses déjantés, nous les avons engendrés, ils n’ont pas eu besoin d’immams pour cramer les poubelles et les autos dans les quartiers. Nous les avons toujours rejetés, nous les avons rassemblés dans des  quartiers- ghettos  .  Alors comme au moyen âge et comme dans les pays pauvres, ils se sont tournés vers la seule espérance  avec le loto, le bon dieu. Et comme chez les cathos, l’amour comme plaisir leur a été interdit, et bien ça les  a rendu  aussi dingues que nos prêtres pédophiles. Une minorité éclabousse toute une communauté.

Je sais bien que tout n’est pas mécanique, mais arrêtons d’être obsédés. Ils sont mille fois moins dangereux que ceux qui régentent le monde, les capitalistes, et qui s’arrangent pour se faire passer pour bienfaiteurs,  alors qu’ils sont  la source de tous les crimes.


Samedi 2 avril 2016. Entre Morges et Genève


Nous avons fait une intervention Tramway  à Strasbourg avec des étudiants des arts décoratifs . Je les imaginais intrépides, débordants d’énergie, ils étaient minimalistes,  frileux, timides et très sages. A part Guillaume qui a simulé un vol de portable en hurlant le monologue d’Harpagon, les autres avaient honte de déranger. Ce qui nous paraît facile, et naturel ne l’était pas pour eux, il est vrai que c’étaient des étudiants en scénographie et que l’exhibitionnisme n’est pas leur fort. Le plus grave c’est qu’Hervée et moi, nous aimons faire les fous dans un tramway. On n’est pas sérieux quand on on a 73 ans.


Dimanche  3  avril 2016. 


L’artiste doit être  un  “voyeur voyant  voyou,”    c’est ma définition  de l’artiste inspiré par Rimbaud. «Voyant» certes, c’est un peu  prétentieux, n’empêche que lorsque il  y a dix ans ,  nous montons Oncle Vania, nous faisons  précéder la pièce d’un préambule qui dit : «Nous sommes assis sur une poudrière, nous sommes assis sur 3 milliards de pauvres, cela ne peut que péter”.    Cela commence à se fissurer assez sérieusement, j’ai rêvé qu’Hollande et Valls étaient obligés de s’enfuir dans un petit zodiac  de l’autre côté de la Méditerranée.



Samedi 9 avril 2016. Pluie et froid


Je déteste les solos au théâtre, je déteste tous ces épanchements exhibitionnistes supposés faire rire. Et pourtant, j’aide Latifa, une comédienne franco-tunisienne-suisse à accoucher de son solo.

Je suis son sage-homme. Pourquoi cette exception ? Parce que Latifa est arabe et que je suis juif. Nous nous ressemblons tous les deux. Nous sommes “trop”. A partir de son cas spécifique, j’essaye de me comprendre.

Pourquoi sommes-nous irritants ?  Pourquoi cette stigmatisation des arabes et des juifs ?  D’où vient ce désir de la différence, cette volonté de ne jamais se couler dans le moule ? Pourquoi cette obsession de la singularité ?  Pourquoi cette incessante dévalorisation ?  Pourquoi vouloir  toujours souffrir  ? J’essaye de comprendre pourquoi Latifa a envie de prendre la nationalité suisse ? Je voudrais surtout prouver que les juifs et les arabes sont naturellement  faits pour s’entendre.


Samedi 16 avril Genève. Pluie 14°C 


Ça y est, enfin , ça bouge un peu.  Les Nuit Debout.  Les citoyens se réveillent enfin,   le besoin de démocratie se ressent vivement.  Le sentiment de défiance vis à vis de la classe politique est énorme. Le hic, c’est que pour l’instant c’est une petite frange éclairée qui bavarde, ils sont jeunes. C’est un atout.  Bien sûr il y a un besoin de sixième république, on en a marre d’un président -monarque, d’une assemblée nationale qui ne représente pas le peuple.  Comme je suis en Suisse, je constate qu’ici il y  a 7 présidents qui sont nommés pour une seule année, une fonction strictement symbolique, et  il y a surtout de vraies votations populaires. Et puis le chômage à 3,5%,   et puis de la mixité sociale  un peu partout. Bien sûr , ce n’est pas un pays idéal, pas de retraite, pas de sécurité sociale.  Quelle société voulons nous ?  On ré-essaye le communisme ?  L’Unité participe à sa manière, avec le parlement de rue, le 1er mai, et des spectacles d’agitation en préparation à la manière du groupe Octobre de Jacques Prévert.



     24 avril  2016, Villars les Blamont   3 °C  le matin


On a préparé une intervention théâtrale pour Nuit Debout à Montbéliard, Nous sommes 35, ils sont 60.  On crée des affrontements “pour ou contre”, les minarets, les milliardaires, le réchauffement climatique,  les migrants.Je remarque que les positions sont  irréconciliables,  donc on en arrive à cette sublime pensée qu’une révolution c’est toujours raté,  cela se termine invariablement par une dictature pour éliminer les adversaires les plus rudes, mais quand même  pensons-nous, faut  essayer tout de même,  cela engendre toujours des innovations sociales.  En fait une Révolution,   c’est toujours du “rater Mieux” comme notre théâtre.

Lordon s’exclame “ il faut changer le cadre” ,  sauf qu’il n’avance aucune idée  pour un plan B.  Nuit Debout ? Je préfère notre parlement de rue, parce que nous ne sommes pas dans une posture  de critiqueur permanent mais de vraies propositions et d’inventions suivies de vrais votes , le tout proposé au premier Ministre.



2 mai 2016.  TGV


Annie est morte dans un accident de la route, c’était ma grande soeur. Je pars à l’enterrement, 22 personnes vont dire quelques mots et l’orchestre de famille jouera les airs qu’elle aimait. La mort nous unit tous, la musique sublime les mots et la mort.

Dans ces moments graves, l’Art vient à la rescousse, il devient indispensable, il n’est plus divertissement, il est nécessaire, il exprime les non-dits. Et si je fais du théâtre aujourd’hui, c’est parce qu’un jour une pièce de Brecht montée par Roger Planchon a bouleversé ma vie.


7  mai  2016   Villars les Blamont  ciel très bleu



Si en 1981 nous n’avions pas répondu au défi des québécois de nous affronter dans un match d’improvisation à Aubervilliers,

si en 1984 nous n’avions pas monté un tournoi d’improvisation dans les collèges de Trappes avec les professeurs d’EP, Jean Jourdan et Daniel Motta,

Si en 1985 , Papy Degois n’avait pas continué avec Déclic théâtre ces matches d’impro,

s’il n’y avait pas eu le petit Djamel Debouzze dans ces matches d’impro puis à Radio Nova puis Canal, puis une destinée nationale,

si Djamel n’avait pas invité Hollande à un de ces matches d’impro à Trappes,

si Hollande n’avait pas vu l’intérêt de cette discipline pour donner un peu de dignité à nos quartiers, 

si un CDN celui de Limoges  n’avait pas programmé un match,

si Télérama ne consacrait pas deux pages entières  à ce phénomène

eh bien la discipline match d’impro ne serait  toujours pas reconnue.

Telle la lumière des étoiles , c’est un parcours de 35 ans qu’il a fallu aux matches d’impro pour finir par vaincre tous les conservatismes, ,corporatisme, mépris du populaire.


14 mai 2016 . Pluie et froid à Villars les Blamont


J’ai besoin de montagnes à escalader, j’ai besoin de grands projets pour vivre.

Cette “nuit unique “ dont je rêve reste désespérément dans les cartons, j’écris des lettres bien tournées, je cherche des partenaires, c’est le néant total. “Ouvrez moi cette porte où je frappe en pleurant”.  Peut -être pensent -ils que nous sommes des pré- décédés. Alors après avoir passé quatre soirées ratées de suite, une énorme vibration s’empare de moi, j’écris  en moins d’une heure, un méga -projet pour la ville sur deux ou trois ans. Si les portes continuent de rester closes, cela voudra dire que le monde est décidément agonisant.


21 mai   2016 Villars les Blamont.    Pleine lune


J’aime aller du compliqué au simple . Alors ce sont des grands savants,  américains bien- sûr, d’Harvard of course,  qui travaillent depuis plus de 75 ans sur le bonheur en observant 754 spécimen humains de la leur naissance à leur mort, avec examen mental, médicaux etc. Alors le résultat  ?  L’argent ? La célébrité ? Un beau jardin ?  Mais non.   Fallait -il dépenser des millions de dollars pour apprendre que le bonheur n’existe que dans une bonne relation à l’autre ?  En fait on nous serine avec  le dérèglement climatique,  mais plus grave encore c’est  la détérioration des relations humaines provoquée par le dessèchement mercantile qui nous fait croire que les hypermarchés Auchan, Super U, Géant  Casino, Darty et Fnac sont les seuls temples du bonheur.


Samedi 28 mai 2016. Malakoff  21°C


En matière de marketing théâtral, oui, (excuses, mais pour le commerce l’anglais s’impose),  je sais exactement ce qu’il faut faire.  Passer par la case Avignon, ou la case Rond –Point,  ou au moins un festival connu par an. Téléphoner tous les jours à 10 festivals ou établissements culturels . « Vous avez reçu notre documentation, a t-elle retenu votre attention ?  nous sommes disposés à réduire notre cachet  au cas où.  Ah vous voulez voir le spectacle ?  eh bien prenez- le,  c’est le seul moyen.  Pour les dates,  méfiez –vous, nous sommes pas mal demandés».( c’est bien sûr faux ).  Nous connaissons toutes les règles, mais nous sommes incapables de nous les appliquer, alors nos marchandises s’écoulent mal, les déficits montent, nos comédiens n’ont plus assez d’heures etc. Va falloir se réveiller et  monter une opération « épervier ».


5 juin 2016 Malakoff .Inondations en France


Fête au quartier des champs montants à Audincourt. Les 90 nationalités du quartier se mélangent.

Les mères de famille toutes voilées ont préparé à manger pour 600 personnes. Les jeunes à casquette éprouvent leur force sur un jeu de foire, ils tapent des heures entières  comme des brutes pour atteindre le score le plus élevé. Pendant ce temps notre Brigade d’intervention poétique susurre du Rimbaud, du Baudelaire, de l’Apollinaire, à toutes ces personnes. Emotion inouïe, larmes. La poésie ainsi distillée est un joyau.  Soif de beauté et de tendresse.  Comme dit Béto, notre nigérien, la disette  de la tête est aussi grave que  celle du ventre. 


Dimanche 12 juin 2016. Belle humidité.


C’est pathétique, mais je l’avoue, j’aime le foot.  C’’est pourri, je le sais, ils trichent tous, ce sont des voyous, des  bandits,   des ignares   qui paradent  dans  des voitures de sport qui font rêver les gamins 

Mais qu’y puis-je ? Il  résonne encore dans ma tête le long cri continu des supporters quand je pénètre dans le Maracana à Rio.

Mes joies d’enfant : resquiller pour voir Reims Réal de Madrid  au Parc des Princes. Di Stefano et Kopa sont gravés dans ma tête aux côtés de Brecht et de Rimbaud.

Seul Brecht a osé dire que si le public de théâtre était aussi populaire que celui du sport et s’il connaissait  aussi bien les acteurs et les règles et si on en parlait autant que le sport, le théâtre serait bien moins mortifère  qu’il ne l’est. Nous à l’Unité ,  avec nos Kapouchniks à Audincourt , on a réalisé notre rêve, un public populaire qui nous connait ,  et nous porte.



Lundi 20 juin 2016 . Villars  9°C . On attend l’été


Quand Thérèse me dit  “j’aime pas les bougnoules, j’y peux rien, c’est comme ça”.

Je suis un peu  interloqué,  je ‘en doutais, mais c’est la première fois qu’elle sort cette phrase aussi clairement  et avec autant d’aplomb. 

Les Thérèse il n’y en a pas qu’en France,  il y en  a dans toute l’Europe et les Thérèses vont faire basculer toute l’Europe à l’extrême -droite. Mes arguments, Thérèse ne les entend pas puisqu’elle m’assène  : c’est viscéral, c’est instinctif.  Peut- être plus de culture pourrait faire vaciller Thérèse ?  Même pas, puisque Thérèse voit  tous nos spectacles.

Latifa ? Ah elle la trouve sympathique, parce que Latifa lui a confié un jour : les arabes me font peur.


Samedi 25 juin 2016  TGV . Température extérieure 33°C


On a failli faire des billets d’une minute chaque matin  sur une radio de service public. J’aurais appelé ça  “je suis remonté”. Car tous les matins, nous sommes remontés, Ce matin, je suis remonté contre l’Europe de la Culture. On pouvait déposer des projets européens, mais c’était des dossiers tellement complexes à remplir, qu’il était conseillé de prendre une rédactrice spécialisée payée 5000 €.  Mais si on n’entrait pas  parfaitement dans les cases proposées, on n’était pas recevables, donc  on  a perdu nos 5000 €. L’Europe est la championne mondiale de  la bureaucratie, alors  les britanniques ont  choisi le Brexit, et les Suisses ont bien fait de n’y être jamais entrés. Mais pas d’inquiétude, les capitalistes de ces pays sont malins, ils signent avec l’Europe une infinité d’accords commerciaux  rentables. Ils y sont pour les avantages, pas pour les inconvénients. Quant à la Radio, ils ont pris peur avant même qu’on ne commence. On n’a pas été étonnés.


Dimanche 3 juillet 2016.  Desenzano. 30°C


J’adore l’Art qui s’émancipe et s’échappe des lieux qui lui sont dédiés ; on annonce discrètement une oeuvre de Christo, un ponton sur un lac, quinze jours seulement.

Je traverse aussitôt les Alpes et je me dirige vers un lac italien celui d’Iséo. La ville est en état de siège, tous les accès sont fermés, il y des parkings à 10 Kms mais pas de navette, puisque il y a déjà plus de 200 000 personnes en attente. Des campements d’attente improvisés s’organisent. Les marchands d’eau fraiche font leur  beurre. Des véhicules de la Crossa Russa rouge ramassent les visiteurs qui s’écroulent abattus pas le soleil.  2 H de marche, 2 H d’attente, cette tension fait monter le désir.

Alors ?  Alors c’est comment ?  Phénoménale, l’attraction qu’exerce ce ponton sur les foules.  Je  ne comprends  pas l’immense exaltation qui règne ici. Un ponton sur l’eau,  de couleur orange, élastique, on gagne une petite ile qui devient carrément  le Mont st Michel, et l’inconscient collectif fait le travail, on  a marché sur l’eau. Est -ce un  ponton ou de l’Art ? C’est le mystère Christo qui est fascinant, 81 ans, un  homme né bousculeur.







Dimanche 10 juillet 2016.  Nevers. Finale de l’Euro de foot. C’est le plein été



C’est le 3 janvier 1991 que nous débarquions à Montbéliard. Nous étions 3, Hervée de Lafond, Claude Acquart et moi-même. Nous avions décidé après vingt ans de tournées ininterrompues de changer de vie, de mettre notre Art au service d’une ville, comme nous l’avions fait à St Quentin en Yvelines de 1978 à 1985.  A Montbéliard , nous sommes tombés sur un homme politique incroyable, que je me dois de citer car il y est pour quelque chose : Alain Chaneaux. On peut dire que nous avons  montré comment le théâtre était capable de mettre toute une ville sans dessus- dessous.  Mais ce à quoi nous ne nous attendions pas c’est que la victoire de la gauche aux municipales  de 2008 allait signer notre arrêt de mort. La première décision culturelle de la  gauche avec Moscovici à sa tête fut de supprimer les grandes fêtes réveillonnesques de Montbéliard ce qui a provoqué   l’inexorable disparition de l’atelier de Claude Acquart, les mythiques Bains douches qui viennent de disparaître sans aucune cérémonie, laissant des dizaines de jeunes désemparés.



Lundi 18 juillet 2016  Villars les Blamont   25 °C



Je revendique l’attentat de Nice. J’avoue que c’est de ma faute. Pourquoi ? Parce que je laisse  faire  et j’accepte de vivre dans l’ambiance xénophobe et anti -arabe qui est le quotidien d’ici.  Nous sommes devenus une usine à fabriquer des fanatiques .   Le chef d’état parle de guerre, oui, mais c’est une guerre des mentalités qu’il faut mener, une guerre à grande échelle, ce n’est pas en rajoutant des morts aux morts que l’on gagnera. Les politiques ont besoin d’un bouc émissaire pour unir le pays. Les Arabes sont la cible idéale, et tous ceux qui veulent un tant soit peu oeuvrer dans les quartiers savent très bien que tout est fait pour que rien n’y soit fait. Un chauffeur livreur malade psychiatriquement est l’occasion de prendre des mesures liberticides dans tous les festivals de théâtre de rue. 


Dimanche 24 juillet   Villars les Blamont   22 °C


J’échange deux ou trois mots avec Olivier Comte des Souffleurs. (entreprise poétique).  Je luis dis : nous entrons  dans un nouveau mode artistique,  terminé la fureur et la -violence,   ce sera poésie et tendresse. En vrai , il est difficile d’affirmer que l’époque et plus malade que du temps de Franco, Salazar, Pinochet, tortures en Algérie, Napalm au Viet- nam.  Ce qu’il y a de nouveau peut être,   c’est l’ennemi invisible, le capitalisme meurtrier n’est pas incarné par une figure humaine , ni même l’Etat Islamique, nous sommes   immergés dans le brouhaha de spécialistes et assourdi par des pantins assoiffés de palais présidentiels . Alors oui, nos valeurs- refuges seront “poésie et tendresse”,



Samedi 30 juillet   Villars.  beau temps. 27°


Je ne sais pas ce qui m’a pris, c’est passé comme un éclair, On allait à Chalon et je me suis dit,  tiens il y’a un changement de directeur, ce serait drôle de se présenter. Je dis cela en plaisantant , mais cela se met à bouillonner très fort dans ma tête, j’ai tellement d’idées qui me viennent , c’est un peu du domaine du rêve. Tant de rancoeurs accumulés….Ah, ils ne voudront pas de moi, je suis trop vieux…Tant pis, je  me présenterai en bénévole. Mais je ne garde pas le secret, j’envoie un mot à tout le monde. Si tu prenais Chalon, tu ferais quoi toi ? Et ça répond de tous côtés.

Faut que je me calme, je ne pense plus qu’à ça….


Dimanche 7 août 2016  Villars   23 °C


Cet état de guerre me ravit.  . On leur a  fait 4 millions de morts, il y a des jeunes un peu déjantés et déséquilibrés qui veulent les venger.  Alors Il faut les enfermer avant qu’il commettent leurs actes sanglants.  Mais comment le savoir ? Nous sommes en guerre, et l’ennemi se cache derrière tous les faciès pas de chez nous. Je note qu’Hollande remonte dans les sondages quand il déclare la guerre. Les jeunes partent en Syrie comme jadis on allait sauver l’Espagne.On annule les grandes fêtes, j’attends la mobilisation générale contre l’ennemi invisible mais heureusement  toutes les caméras de surveillance reconstituent leur parcours. Quand ils sont morts on ne rend pas leurs corps à leur famille.   Tous ces gamins ont le goût de la mort dans la bouche. L’époque est morbide. J’adore.


Samedi 13 août 2016. 27 °C     Villars les Blamont


Tous les matins  je prends appui sur mes deux jambes et je les sens ces deux jambes et je suis obligé de me dire que l'on n'a jamais vu le Doubs changer de sens, et que le mieux ne prendra plus jamais l'avantage sur le moins bien. On y va inexorablement sans aucun espoir de rémission. Que l'on fume ou non, que l'on soit végétarien et bio, que l'on soit obèse ou non, la même fin nous attend tous. La seule inconnue  : la date et l'heure . Effrayante banalité qui occupe tous les jours une partie de mes pensées...


22 août 2016.  Vareilles . 15° C  le matin


Je vis avec l’objectif 83. Il est gravé dans ma tête. Je n’ai pas le droit de toucher au pain, pas le droit de goûter au Brie, pas le droit aux gâteaux, pas le droit à l’alcool. C’est presque une  religion l’objectif 83 qui deviendra bientôt 82 je l’espère.

Je suis à Vareilles en Lozère, ma soeur adorait ce village qui est devenu notre lieu de rassemblement familial depuis 45 ans. Je prépare une petite cérémonie. Je prends conscience que la Lozère est pour nous tous une seconde patrie.  C’est comme si je préparais une mise en scène. C’est même plus complexe, car nous allons nous adresser à des paysans. Sont -ils différents de nous devant la disparition ? Croient-ils vraiment à la vie après la mort ?



28 août 2016  Vareilles (Lozère)  26°C


J’ai sans arrêt dans ma tête le thème de la famille idéale, une famille où tout se passerait bien.

Quand on voit notre orchestre le Rappoporchestra, 18 musiciens, parents, neveux nièces, cousines cousins , petits enfants, allant de 7 ans à 73 ans, on pourrait se dire, nous y voilà… En musique, il est nécessaire de s’accorder, et cet orchestre pourrait bien être un objet d’études pour des sociologues de la famille, ce n’est pas le vivre ensemble  qui compte c’est le jouer ensemble qui nous lie de manière assez profonde. Nous étions une semaine en Lozère tous ensemble pour célébrer ma soeur Annie, avec envol des cendres dans le ciel, ample moment poétique inégalé. Si tous les chefs d’Etat acceptaient de faire partie du même orchestre, le monde se porterait bien mieux.


3 SEPTEMBRE  2016  VILLARS . NUAGEUX 25°C


Tout ce à quoi les hommes aspirent, dit -on c’est le bonheur.  L’ai-je rencontré ? j J’ai tout sauf ce qui me manque. Je me suis arrangé pour avoir tous les mois un salaire quasiment invariable et indépendant de l’activité. J’ai la maison, le jardin, le chien, la femme, les enfants, les appareils ménagers, la voiture à 5 places. Je me paie l’ordinateur avec les droits d’auteur. Je fume un Havane par semaine, j’ai le grand écran, les petits écrans, les connexions, une clef USB, et pourtant et pourtant, je ne suis pas heureux, je voudrais tout savoir,  tout connaître, retenir des milliers de vers, parler cinq langues, être ami avec Edgar Morin, déjeuner chez Onfray, savoir installer des rideaux, et surtout trouver un  budget pour la nuit d’amour et de tendresse dont je rêve.


12 septembre 2016. Malakoff. On attend 31°C


Il y a des gens ravagés par des refrains de musique qui ne sortent pas de leur tête, moi ce sont des vers et hier c’était «  j’ai senti pour la première fois toute la douceur de vivre dans une cabine du Nord express entre Wirballen et Pskow ».

  Ces paroles de Valery Larbaud ne me quittaient pas, j’étais dans une conjonction incroyable de superpositions de petits bonheurs. Fin d’après midi, festival de Cergy, on avait  tout donné, les gens nous revigoraient par leur formidable désir de refaire le monde. On était installés à une grande table et on avait des cruches de vin, c’était l’équipe du parlement et des parents et des réalisateurs, et Fantazio et son copain d’il y a trente ans. 3 heures nous sommes restés plus de 3 heures comme ça. Nathalie la jeune directrice nous susurrait « je vous veux chaque année ».  Et une autre directrice  est venue me dire de réserver le 3 juin.
Depuis si longtemps ce n’était pas arrivé, alors j’ai encore rempli mon verre et je me vautrais dans ces moments exquis  où la vie semble  aussi légère que de l’hélium.




18 septembre  2016. Villars les Blamont. Pluie continue



Monsieur  le Président  de la région Rhône Alpes Auvergne, Monsieur  Laurent Wauquiez


Je voudrais vous rappeler  que le village du Chambon sur Lignon est le seul à avoir sa plaque de village des justes au mémorial Yad Vashem de Jerusalem.  Je dois ma vie à ce village qui a accepté d’accueillir mes parents pourchassés par le nazisme et le pétainisme.  Et vous, dont la mère  Eliane  est  maire de ce village vous refusez d’accueillir dans votre immense région, 1784 réfugiés  !  A  lui tout seul, le Chambon  a  accueilli  5000 réfugiés. J ’avoue que je  suis à ce point navré que le mot pour qualifier votre attitude est à inventer tant elle est empreinte d’inhumanité, d’égoïsme et de calcul électoral. Si la déchéance de nationalité existait, c’est à vous que je l’appliquerais.



Samedi 24 septembre 2016. Villars. Ciel bleu.


Très honnêtement, que la philippique sur Wauquiez fasse un buzz m’a pris de vitesse et surpris.

Ça commence par 320 partages du billet facebook puis  600, puis 2000, puis je vois que le billet est parti sur Twitter, il est répercuté par une trentaine de comptes qui ont chacun 2000 suiveurs, Et je reçois quantité de retours :  bravo, je suis fier de toi, bien envoyé, mais voilà que des journaux m’appellent, je passe tout le mercredi à répondre à des journalistes, ça passe dans l’oBs , sur Inter, à France info; Arte.  Moi Je me mets à rêver d’un face à face avec Wauquiez, parce que ces personnalités bien nées,  produit d’excellence de nos grandes écoles - ce à  quoi mes parents  me destinaient- sont immensément dangereuses, Leur arrivisme est dément, j’ai connu Moscovici dans la même catégorie,  et  Jacques Attali. Je me sens capable de discuter calmement et de déstabiliser  un tant soit peu leur morgue.


Dimanche 2 octobre 2016. L’automne


Le chemin est caillouteux, je ballote, je ballote. Je suis tiraillé à hue et à dia. J’entends Freud qui dit :  fondamentalement l’homme est méchant.  C’est pour cela que la religion ou l’Art essayent de réguler ses pulsions de mort  pour que la co -existence des hommes entre eux soit possible.

Question théâtre, je suis nerveux, insatisfait. J’ai l’appréhension “ronron”, j’ai la sensation que les spectacles finissent par se ressembler tous et que la cérémonie théâtrale sent la naphtaline.

Ah mais Pommerat ?  C’est un peu froid pour moi. Mais le jeune prodige Gosselin  ?  Faut que je revois son 2666  qui dure de midi à minuit, je suis peut-être trop  ébahi par la technologie. Les 26000, couverts ?  Ah là oui je m’y retrouve, L’excellence de la médiocrité,  ils frôlent la nullité et c’est ça qui est génial, ils cassent le théâtre en petits morceaux, ils sont inimitables et c’est comme un souffle de vie sur nos coeurs endoloris. 



Dimanche 9 octobre. Calais. Soleil. 14°C


Il s’appelle Jacques -Hervé Louys, il a été pasteur dans le pays de Montbéliard, il l’est peut être encore. Il craque, il sent que la France devient un pays de fachos, il veut s’exiler. Si les chrétiens se désespèrent avec leur foi chevillée au corps, où va t-on ? Tous ces gens que tu appelles  fachos, Jacques -Hervé,  ne le sont pas profondément. Ils sont  juste manipulés et trompés  et roulés dans la farine par tous ces candidats dont l’argument majeur est de nous faire peur.  On nous inculque insidieusement la haine de l’Arabe. Hier on faisait notre parlement de rue à Calais.   Amir, un jeune afghan, qui a perdu  toute sa famille, demandait que l’on réduise le temps des vacances, scolaires car lui a besoin d’apprendre le français le plus vite possible. Et là, une jeune fille de son âge, Pauline lui propose de venir parler français avec lui quand il n’ a pas école. Emotion énorme dans l’assistance. Ne désespère pas Jacques-Hervé, il y a des millions de justes en France.  “le printemps renaît , il n’en pas fini,  un bourgeon sort du noir et la chaleur s’installe et la chaleur aura raison de tous les égoïstes, leur sens atrophiés n’y résisteront pas”. Ce n’est pas la Bible qui nous sauvera, c’est Eluard,


Dimanche 16 octobre 2016  Sur la route de Paris


Une femme m’interpelle sur la ligne 13 non loin de la porte de St Denis. “Monsieur est ce que vous trouvez normal que nous ne soyons que deux visages pâles dans toute le wagon” ? -Madame, dis-je  n’oubliez pas que nous les avons fait venir et qu’ils ont fait la richesse de notre pays en fabriquant nos voitures en travaillant dans nos mines etc. La dame réplique : “n’empêche qu’ils nous colonisent.”

-Je réplique :”nous les avons colonisés et nous continuons de piller leurs richesses”. Le débat continue et j’entends des applaudissements. Décidément j’adore la ligne 13 autant que les Franc -Comtois adorent leurs sapins.



Dimanche 23 octobre .  Pernand Vergelesse.   2°C au petit matin


Il est curieux de voir que la mort ne s’exprime que par métaphore.

Celle du naufrage est la plus utilisée.

Le bateau Unité est pris en étau, les dépenses sont supérieures aux recettes, branle -bas de combat sur le pont.

Continuons  dans les métaphores, nous  sommes cette jeune fille au bal assise sur sa chaise que personne n’invite à danser.   Suis -je à ce point pestiférée se demande -t’elle ? Suis -je trop laide ?

Et voilà, notre compagnie de théâtre est rentrée dans un désert de contrat,

Faudrait qu’une personne n’ait pas peur d’être sincère avec nous et nous dise en face :

Vous êtes un produit frelaté du siècle dernier, vous sentez le soufre, vous êtes trop de gauche, trop populiste…

Ou le monde a t-il changé à ce point que jouer quelque part exige que l’on fasse le siège du contrat de co- réalisation convoitée.

T’as compris ?  c’est la panade.

écris- nous   :  info@theatredelunite.com

on veut savoir.


Samedi 29 octobre. Malakoff 14 °C


Je n’arrive plus à me couler dans le circuit habituel.  La démarche :

a) J’écris un projet  A4 , avec mes intentions et  le CV de mes collaborateurs.

  1. b) je prends 14  RV pour finaliser le budget avec 14-co producteurs,

  2. c) deux ans plus tard je joue mon projet enfin réalisé chez les co -producteurs.

Ce système tue toute spontanéité et créativité.

Par exemple là, j’ai une idée pour tout de suite, j’ai envie de faire un réveillon sauvage le 31 décembre  dédié aux 30 migrants récemment arrivés dans le pays de Montbéliard. Un réveillon auto- organisé, auto -géré, sans circulation d’argent, un réveillon où chacun est son propre chef.

Je suis obligé de le faire clandestinement, parce que d’avance je sais que je n’obtiendrai aucune autorisation, puisque les forces de l’ordre seront affectées aux incendies de véhicules dans les quartiers et que le sous- préfet  va dire :  c’est interdit, je ne suis pas capable d’assurer la sécurité et l’ordre public. Alors pourquoi tu le dis jacques ? Je suis curieux de savoir si les Renseignements Généraux lisent mes billets.



Samedi 6 novembre 2016   Villars les Blamont . 10°C



Dois je le dire ? Oserais-je le dire ? Je suis un bien piètre amateur d’art plastique , ou du moins  ai-je des goûts qui s’éloignent totalement de  ce qui semble être consacré.

Je ne mettrai pas dix  euros sur un Picasso ou un Soulages, peut- être un peu plus sur Basquiat, je n’irai pas dérober la Joconde au Louvre.   J’ai cependant un Ben chez moi, on se comprend avec Ben, Spoerri aussi, Rebecca Horn, oui je mettrai bien 700 €.  L’artiste que j’aime c’est Sophie Calle.  Et pourtant je fréquente la foire de Bâle, la Fiac,  je suis allé au Guggenheim de Bilbao ou à la fondation Vuitton.

Or  Je viens de subir un choc esthétique, au Palais de Tokyo. L’oeuvre que j’attendais depuis 50 ans. Carrément.  J’aime la radicalité en Art et là l’individu inconnu de moi,  du nom de Tino Seghal m’a cloué au mur.  Tout le palais de Tokyo pour lui tout seul, eh bien, pas une oeuvre au mur pas une sculpture pas une inscription pas de catalogue,  je te dis bien rien, mais en fait tout. Je n’en dirais pas plus. Si t’es intrigué, t’y vas jusqu’au 18 décembre.




Dimanche 13 novembre  . TGV vers Paris



J’aurais tellement voulu savoir faire du théâtre, mais je ne sais pas jouer, je sais être moi -même, c’est tout. Je ne sais pas déguiser ma voix, je ne sais pas me mettre  dans la peau d’un personnage, je ne sais pas imiter, je vois les comédiens qui se transforment qui se travestissent qui existent autrement, et moi je suis invariablement moi -même, cela m’énerve,  c’est pour cela que je vais vers la poésie car là on n’a pas besoin de  jouer, on doit  juste incarner les mots que l’on dit … “Excusez -moi  de ne plus  connaitre le jeu des vers” comme dit Guillaume Apollinaire.



Dimanche 20 novembre. Malakoff. Tempête.


Je me lève au salut, j’applaudis frénétiquement. Edith s’est levée aussi. Nous sommes tous les deux seuls  à faire une standing ovation au théâtre du Soleil. J’ai une force infernale dans mes mains. je pense que toute la salle va suivre. Mais non. Alors quoi ? Certes  Ils applaudissent fort et longtemps, mais  une douzaine à peine décide de se lever aussi. Je n’arrive pas à comprendre que mon émotion gigantesque   ne soit  pas partagée par tous. Ariane Mnouchkine et sa troupe répondent à l’interrogation qui me taraude. Comment résister à la vague d’autoritarisme identitaire qui se répand dans le monde entier ?



Lundi 28 novembre 2016 . Malakoff/ 13 °C



Moi qui ai la haine de la consanguinité, me voilà dans mon orchestre de famille, un paradoxe de plus à gérer.  Trois générations tous issus des mêmes parents. Nous jouons  ensemble, nous nous accordons, nous nous  écoutons et nous nous entendons. C’est quelque part le rêve de la famille idéale…Alors il n’y pas d’anniversaire, d’enterrement, de mariage, sans le Rappoporchestra.

Nous sommes 18 à jouer. Ma mère, dite Baboussia avant de mourir nous avait laissé comme seule consigne  après sa mort  un petit mot griffonné :   restez unis.  Elle serait contente  C’est une expérience forte, jouer ensemble. L’axe général c’est de retrouver nos racines d’Odessa à travers la musique, La génération née au 21 ème siècle, est totalement insensible à la première génération qui lui inflige ses origines russes et juives.  Eux  ne  se  sentent  que  français et bien français.



Samedi 3 décembre 2016. Malakoff. Anticyclone 8 °C


Evénement historique nous dit-on. Le renoncement du monarque, telle une abdication, on se croit dans Shakespeare, les troisièmes couteaux sont à l’affût. Je me régale. Je trouve cette course au pouvoir absurde et onéreuse, inutile, je déteste ce système présidentiel avec sa fonction incarnée, président de droit divin, qui a tout décidé sans le parlement, les cadeaux aux entreprises, la loi travail etc, mais O paradoxe absurde cela me passionne. Surtout quand j’apprends que ce sont ses enfants qui l’ont conseillé. “Papa, tu va te faire laminer aux primaires, je te jure,ils vont t’humilier”. Nos Présidents sont tellement déconnectés de la réalité sociale  que ce sont leurs enfants leurs meilleurs conseillers.


Dimanche 11 décembre  2016. Villars les Blamont  3°C


A ceux qui disent , ce sont tous les mêmes, cela ne sert à rien de voter, je réponds solennellement  :  non, ce ne sont pas tous les mêmes, et même si Claire déclare que la victoire possible de Fillon ne diminuera en rien ses orgasmes, je crois moi, que le choix  d’un Président est capital pour notre vie.   Avoir sa subvention augmentée de 400 % , cela a changé fondamentalement toute la vie de notre compagnie.

Avoir enfin obtenu un salaire conséquent, ce n’est pas négligeable.

Cela ne s’est pas passé sous Chirac ni  sous Sarkozy mais sous Mitterrand.

Il faut arrêter de mettre tout le monde dans le même sac.

Non Valls n’est pas Fillon, Macron n’est pas Le Pen.

Oui, je me souviendrai que Hollande a augmenté le budget de la Culture qui pour la première fois a dépassé 1% du budget de la France. Je m’en souviendrai.


Samedi 17 décembre 2016 Villars les Blamont - 3°C


Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre

le fond de notre coeur dans nos discours se montre,

que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments

ne se masquent jamais sous de vains compliments. (le Misanthrope )


Hier soir je me suis aventuré au TNS voir Ribes.  Les intentions sont splendides, Ribes illumine les pages du programme de propos édifiants, sur  le besoin d’insolence et de fantaisie et tout ça. Mais le spectacle est une horreur. Je crie au secours. C’est tellement mal écrit, mal foutu avec une mise en scène  qui se voudrait clinquante mais qui sonne faux tout le long.  Pauvre public, pauvres élèves, Nordey les gruge, la presse les gruge,  on leur fait croire que ça c’est bien, alors tel un automate bien réglé le public applaudit bêtement et regagne au plus vite le dernier tram.



Samedi 24 décembre 2016. Villars les Blamont  4°C pas de neige


Je me demandais ce qu’il devenait Manu. Manu c’est l’époque  Issy les Moulineaux, ll y a 50 ans, on ne s’était jamais  perdu de vue avec Manu, et puis Manu n’appelait plus, son numéro n’était plus attribué, et voilà je vais à Issy les Moulineaux dans le magasin de son frère, et j’apprends que cela fait un an et demi que Manu est décédé. Manu t’aurais pu prévenir. Je pense à ce problème qui ne va pas tarder, comment prévenir les 14 femmes que j’ai connues dans ma vie  ? Alors j’ai écrit ma propre annonce nécrologique

“Un jour les souffrances finiront” Tchekhov 


J’ai enfin été délivré de la vie, 

je suis tombé dans les bras de l’absolu

je ne perdrai plus mes affaires, 

je ne me ferai plus de souci pour Israël Palestine 

le Liban la Syrie, le Niger, Haïti, les abattoirs, les inégalités, les injustices, les horreurs, les appareils cassés, la non- reconnaissance. 

Je me sens enfin mieux


Jacques Rappoport dit Livchine 

metteur en songes 

1943-