BILLETS 2015

billets 2014



dimanche 4 janvier 2015  Villars les Blamont



Les voeux, s’ils ne sont pas creux sont un exercice intéressant parce qu’on regarde un peu de quoi on a envie au delà d’une journée. Evidemment pour moi , la grande plaie, c’est l’affaire de la Palestine maltraitée par Israël,un vrai cancer avec  ses multiples métastases, et puis il y a les migrations. Faut-il que l’on reste tous enfermés égoïstement  dans nos pays riches ? Sur un plan plus  personnel, pendant ces vacances familiales, j’ai ressenti à quel point le théâtre ne représente rien pour personne. Ça n’existe pas. Pas une seule fois il n’en  a été question.  Je suis trop triste de ça, moi qui voudrais m’adresser à la société toute entière.



                                                       Samedi 10 janvier 2015  Amiens


Le 7 janvier est devenu le 11 septembre de la France, attaques simultanées, massacre à Charlie Hebdo, prises d’otages. Ambiance.  Des gosses aux prénoms exotiques sont attaqués dans les cours d’école,  d’autres balancent du sang de porc sur les mosquées. On vit tout ça en direct et on se sent très mal.  Et moi je me souviens de la France,  amie des pays arabes, du temps où De Gaulle avait lâché l’Otan etc. C’est loin.  Là,  on assiste à des scènes surréalistes, tous les ennemis de Charlie Hebdo qui pleurent l’insolence perdue,  ils arborent le slogan “ je suis Charlie”.

La France a un arsenal d’armes impressionnant,  des Rafales, des hélicoptères d’attaque, des drones sophistiqués, des caméras de surveillance partout. Eh bien les frères Kaouchi deviennent en moins de cinq minutes les héros du moyen Orient, avec un fusil et une mitraillette, ils font les unes du monde entier, meurent en martyr. 

Et tout ça était déjà annoncé chez Shakespeare, avec des personnages montés à l’envers, pour qui faire le mal, c’était faire le bien.


                                          Ma réaction sur Facebook



                                         Samedi 17 janvier 2015   Villars  3 °C



J’ai le flair, l’odorat,  et des super antennes d’escargot. L’antisémitisme je le sens à des kms, je le sens partout, jamais je ne me baladerai avec le moindre signe distinctif insinuant  que je suis juif, jamais, et l’islamophobie, idem,  je la sens partout, encore plus. Je parle à n’importe quel voisin, au bout de 4mn , il va s’en prendre aux arabes, comme si l’humain avait besoin de s’unir contre un ennemi commun.    L’islam est la religion de tous les pauvres du monde. Le vrai Charlie (Chaplin) lui ne fait jamais tomber un pot de fleurs sur la tête d’un pauvre, mais toujours sur la tête d’un riche. 



                            Dimanche 25 janvier 2015 . TGV. 1° C Neige sur le sol


En moins de 30 minutes, 19 comédiens écrivent une quinzaine de lois, toutes judicieuses, toutes applicables de suite. Toutes ces lois permettraient de réparer en moins de deux ans une société française mal foutue qui engendre délinquants majeurs et mineurs. On a joué ça au Kapouchnik. On s’est  dit :  ils ont 580 députés, 500 sénateurs, des commissions en tout genre, et mettent au moins  cinq ans avant de mettre au point des réformettes inutiles. Z’ont qu’à s’appuyer un peu sur l’intelligence collective de leurs citoyens nom de Dieu  !



Dimanche 1er Février . Villars. Neige. 0°C


Michel Guet, l’artiste de Cléron me dit “viens rejoindre le club des désespérés”.

On parle de l’excessive  consommation de la culture sans saveur, de l’indifférence totale des gens devant les horreurs du monde, de l’impuissance  des pays qui mettent des milliards dans leurs armées mais sont incapables  de faire barrage à trois tueurs fous ou aux décapiteurs de l’Etat islamique.

Pourtant nous passons un week- end fou à 30 comédiens passionnés préparant le repas fouriériste qui aura lieu à Calais en mars.



Samedi 7 février 2015 . Malakoff   1°C


Je suis inquiet , je suis trop négatif. J’essaye la radio, je la trouve médiocre, alors j’ouvre un livre, je le referme ,  il y a trop de longueurs, je lis Libé, le Monde c’est faiblard, les dessins humoristiques que tout le monde adore dans Charlie Hebdo et Siné Hebdo ne me font pas rire, les hommes politiques m’agacent, je ne trouve aucun charme à la neige, le public de théâtre, je le trouve bête,  Hollande ?  ridicule.  Les philosophes de France culture me rasent.

Alors ? Mais oui, ça je n’en parle pas, c’est ma petite vie intime, heureusement que j’en ai une.



Samedi 14 février 2015  Calais 8°C


Emmeline me montre la carte-crise de la France culturelle, celle de tous les lieux qui ferment leurs portes parce qu’on leur coupe les vivres.  Je frémis à peine.   Parce  que 80 % des lieux de culture en France peuvent crever,  et que cela ne se verra même pas, tant ils sont depuis des années des petites forteresses fermées sur elles-même avec leur maigre public de CSP+ et leur esthétique de funérarium.

Jacques, tu parles mal car le 25 février c’est toi qui passera à la casserole, ils veulent te retirer le château qu’ils te prêtent depuis cinq ans et qui te permet d’héberger les artistes. Comment tu vas leur prouver que t’es utile socialement ?

Je leur raconterai l’arbitrage qui a eu lieu à St Quentin en Yvelines, où l’agglomération devait choisir : soit un poste de pompier, soit un poste pour l’ Unité.

Et là,  le capitaine des pompiers , Saint James c’était son nom, se lève et dit : “nous pompiers, nous ramassons les corps des jeunes qui se suicident, eux, L’Unité, ils empêchent les jeunes de se suicider”.



Dimanche 20 février 2015  Villars  1°C neige



On a joué, on n’est pas mécontent. On a mis la table pour 30 personnes, Muguette nous  a servi une choucroute, il y a tous les acteurs, quelques conjoints, une compagnie de Lyon au nom de  Grenade, qui est en recherche depuis une dizaine de jours, et là ça discute par petits groupes pendant des heures,  les comédiens ont ce pouvoir énorme  que j’appelle le PPPPPV, le pur -plaisir -de -pouvoir -parler -à perte -de- vue. On fume, on boit, on se fait des confidences, certains se serrent sur le canapé. Ce sont des moments exquis, uniques, vivants.  “Dans tout, réclamez la vie” dit Büchner. 



Samedi 28 février. Malakoff  8°C


Il y a moins de cinq ans vous m’eûtes dit qu’un jour je m’offrirai un menu à 179 € dans un restaurant étoilé Michelin, sans oublier un vin du jura à 44 €, j’eus formellement nié, j’aurais parlé d’éthique, de morale, d’inégalité, de scandale social .Et puis voilà, l’envie d’étonner Hervée a été la plus forte, je l’ai invitée pour ses 71 ans chez Jean Paul Jeunet à Artbois. Ce que j’ai vécu je ne peux pas le transmettre, parce qu’une telle complexité de saveurs ne se raconte pas, c’est un plaisir sans équivalent. J’ai eu beaucoup moins de plaisir en payant 223,12 € pour l’entretien de ma Fiat.  


Samedi 7 mars 2015  Calais 10°C


Il y a Valls qui se plaint à nous les intellos de ne pas faire barrage au FN.  Je viens d’écrire une lettre à Valls pour lui proposer de l’aider. Cela fait plus de dix ans que chaque jour, la classe politique se met à dos les français par centaines. Je lui expliquerai que toute leur crédibilité est détériorée par le mépris constant qu’ils ont des gens et de ceux qui tentent quelque chose.  Je lui expliquerai que le passage de Moscovici dans le Pays de Montbéliard a fait monter le FN à quasiment 50%. Je lui raconterai que je fais partie d’un conseil  de développement où la société civile donne des centaines   d’idées  mais que pas un élu n’y prête attention. Je lui parlerai de Kingersheim, de Saillans, touts ces lieux où les élus s’appuient sur leurs citoyens. Et je lui raconterai  qu’à force d’écoeurer le peuple, celui-ci se venge soit par l’abstention, soit par la protestation que  représente un bulletin FN dans l’urne.



Dimanche 15 mars 2015   Calais . 0°C


Ce soir je me sens bien, hyper- bien, je l’accepte. J’ai joué deux spectacles à la suite,  Repas utopique et 2500, les deux étaient périlleux, mais on n’est pas tombés dans le vide, alors on est soulagés, les gens qui nous entourent sont d’une gentillesse extrême, disons que nous nous sentons estimés. Ça n’a l’air de rien, estimés et compris. Oui, sentiment rarissime.

On vit une petite tranche d’utopie,  il y a du génésique dans l’air. Liberté de séjour, on y a tellement pensé, on a tellement préparé, que c’est la phase délivrance.  L’ après- spectacle de samedi est doux à la tisanerie, faut dire que nous sommes tellement tous de Franche -Comté,  et qu’il y a un tel attachement, et que ça fait tant de temps que l’ose connait tous.  Montrer à tous les jeunes comment on faisait il y a 18 ans, toute cette alchimie engendre la magie de cette soirée.



Dimanche 22 mars 2015. Calais. 6 ° C  ressenti 0°C


Calais , libertés de séjour. Pic émotionnel avec la descente de nos brigades dans la jungle  dite Tioxide  dans la zone industrielle des dunes. Nous sommes presque 40 de 4 pays. Acte poétique radical. Ce que nous voyons est du domaine de l’intolérable, de l’innommable, mais  dans ce lieu de désespérance, notre geste de fraternité  éclaire les visages, des sourires apparaissent, timides au début, puis c’est la fête, Nous regagnons nos véhicules, nous sommes tous en larmes. Mais comment est ce possible tout ça ? Tous ces jeunes gens sont prêts à tout pour échapper aux tortures et aux prisons de leurs pays respectifs, la  Syrie, le Soudan, l’Erythrée, et Calais et la France et l’Europe les traitent  comme des sous-hommes. 


Samedi 28 mars  2015    Calais  Brouillard 7° C  ressenti 3° C


Je constate que le théâtre nous conduit parfois à des sentiments spécifiques et qu’il est le seul à savoir le faire. On ne reste pas deux  heures ensemble après un film ou après avoir visité un  musée, ou en sortant d’un concert.  Il a fait tellement froid qu’après Vania les gens restent ensemble longtemps, il y a un regain d’amour. On croise tant de belles personnes qui gravitent autour du Channel poumon de ce Calaisis  blessé, que la citation de Dom Juan  me remonte à la surface “Je me sens un  coeur à  aimer toute la terre”. Quelqu’un me glisse à l’oreille “ça a un sens ce que vous faîtes”.  J’ai envie de serrer très fort la main de cette belle personne.



Samedi 4 avril 2015 . Malakoff  9°C


Calais, c’était donc votre bouquet final ?   Je réponds : bigre, mais pas du tout, on a encore beaucoup de monde à décevoir. Hervée réplique sèchement, tu vas voir  à Aurillac, on va exploser la tête de ceux qui nous voudraient à l’agonie. Oui, mais cependant, chère Hervée  nous sommes en train de rejoindre doucement le bataillon des morts futurs : Gatti, Brook, Edgar Morin, Juliette Gréco, Piccoli, Pierre Debauche, Ariane Mnouchkine. Jamais de la vie réplique t’elle, grâce au paracétamol nous ne sommes pas prêts de disparaître. Je demande : Ne crois tu pas que l’on pourrait vendre la marque Unité, tu sais comme Zavatta par exemple  ?  Hervée est nette : jamais personne n’aura le droit de s’appeler Unité après nous, l’Unité c’était nous, c’était autre chose, cela restera nous jusqu’à la fin de l’éternité. 



Samedi 11 avril Malakoff    15 °C



La vie sans théâtre est trop fade, excitez-moi. Depuis le retour de Calais, j’ai l’impression que la vie est triste sale sotte, et que si cela continue la société risque de mourir d’ennui dans ses hypermarchés, et ses centres commerciaux géants, où le peuple s’agglutine croyant trouver le bonheur. Il y avait un colloque sur l’art en espace public. je devais parler de la fête. Toujours le même refrain, il faut que les hommes puissent vibrer ensemble. Mais les ministres de la culture ne comprennent et ne sentent rien. C’est désolant. Quelqu’un a dit les fêtes ne sont plus subversives.

J’ai oublié de répliquer que les fêtes qui ne s’adressent pas aux morts ne sont pas des fêtes. Je suis obsédé par le théâtre surgissant dans la jungle Tioxyde  de Calais et de voir un par un les visages s’éclairer et  des sourires timides se dessiner.



Dimanche 18 avril 2015. Villars les Blamont. grand beau temps



Ils sont des milliers d’ingénieurs qui font des recherches sur le moyen de détruire un bonhomme à plus de 1200 kms avec des fusées chercheuses et téléguidées, pouvant être tirées d’un avion fendant l’air à Mach + 3. Fabuleux, fascinant. On a même vendu 72  Rafales, magnifique arme de destruction.    Hourrah.  Mais repérer un bateau en  perdition en pleine mer, cela n’intéresse personne, sauver des vies, quel  intérêt ? On met le paquet sur la recherche des moyens du mieux tuer, là est l’enjeu. Les réfugiés qui se noient et qui assaillent l’Europe, la faim au Niger, on s’en fout royalement. J’ai peur, j’ai trop peur, j’ai si peur.



Samedi 25 avril 2015   Malakoff  18°C



Mon corps a faim trois fois.  Sa première faim, c’est un immense appétit pour le Comté , les pâtés, les os à moelle, le cornichons Molossol, sa deuxième faim c’est le verbe, ce sont les mots, mon corps aime s’enivrer de poésies. La troisième faim, c’est le désir irrésistible de fusion  qui ne s’arrête pas avec l’âge, et mon corps ne comprend rien aux règles monogames  ce vilain  libertin.


Dimanche 3 mai 2015, Villars les Blamont.  18°C



Les artistes ne s’intéressent pas à la retraite, mais pas du tout.  Je surveille du coin de l’oeil tous les nonagénaires,  Boulez, Brook  et leurs  90 ans,  et  Claude Régy, 92 ans  ils ont tous les trois  encore des projets, ils continuent d’avancer comme si de rien n’était.  Alors que moi à 72 ans, je m’interroge sur l’avenir.  Je fais quoi ? Je prépare un final, comme font les chanteurs avec leurs tournées d’adieu  ? ou je continue à me fixer des objectifs à neuf ans ? Je viens de terminer Calais et les Ruches, eh bien cela  donne plus que jamais envie de ne pas renoncer.


Dimanche 10 mai, Villars, beau temps 20°C


“Un jour nos souffrances finiront” cette phrase de Tchekhov s’incruste en  moi depuis plusieurs jours comme ces refrains de chanson dont on n’arrive pas à se débarrasser. 

Ce qui me choque le plus, c’est Israël, plus personne ne peut arrêter le délire du président de ce pays. Les Américains accepteraient de  fermer le robinet d’approvisionnement financier continu, tout se règlerait en quelques jours.  A chaque fois, faut que je me rappelle que ce pays a été créé en partie par les rescapés des camps. A chaque fois je pense à mon père qui n’avait rien compris à la leçon de l’histoire.  Entre juifs, c’est un sujet tabou. Un ami à peine juif  me demande pourquoi je n’accuse pas  les américains qui ont  exterminé les Indiens pour s’installer à leur place.  L’Histoire des pays  n’est faite que de conquêtes de territoire. Je n’en peux plus,  et je pense à Tchekhov : un jour mes souffrances finiront.



Samedi 16 mai 2015. Névache  2°C


Plus je m’approche de l’issue fatale, plus je trouve que la poésie est l’Art suprême. La Poésie résiste à l’économie de marché, il n’y a rien au monde de moins rentable que la poésie. Les livres de poésie ne se vendent guère. Mon amie Lydie Dattas qualifiée par Jean Genêt de plus grand poète français, qui était au programme d’Avignon 2014 a toujours vécu dans un extrême dénuement. Hier soir, on jouait notre Macbeth en forêt dans la neige, c’était on ne peut plus poétique, mais qui serait capable de mesurer l’impact bénéfique sur le peu de spectateurs présents ? Comment prouver à nos tutelles que l’existence du poète est essentielle à l’équilibre de la vie sociale ?  Comment leur expliquer que la nourriture spirituelle est aussi nécessaire que celle du corps. D’ailleurs, même deux chevreuils se sont arrêtés pour regarder la pièce.



Dimanche 24 mai. Nantes   19°C


J'ai une sorte de pressentiment. Pour eux, nous ne sommes que des mouches, des parasites inutiles et nuisibles. Mon père me le disait il y a trente ans  : tout ce qui n'est pas rentable  n'a pas lieu d'être. Quand on joue notre Macbeth vendu  8000 € pour 150 personnes, je me dis que nous sommes un des derniers vestiges d'une époque révolue. Nous sommes des châteaux de sable et la mer va nous balayer. Nous voilà revenus à l’époque des lettres de cachet. On attend le verdict.  On va pleurer les ruines de Palmyre, mais nous personne ne remarquera que nous avons disparu engloutis par l'hydre du capitalisme qui a décidé de se débarrasser du menu fretin des artistes pas célèbres.  Pour l'instant nous résistons le mieux que nous pouvons.  Et tout cela se passe sous le régime d’une France dirigée par les socialistes. Nous ne l’aurions jamais imaginé.



Samedi 30 mai 2015  . Malakoff   16 °C



Avec Etelle, nous avons un petit peu d’Auschwitz dans le sang alors ça crée de la complicité.

Elle me dit “pour changer le monde, il faut  d’abord changer l’homme”.  J’adore ce genre de sentences, je le pense un peu depuis toujours. La plupart des familles sont dirigées par d’horribles  dictateurs, qui oppressent femmes et enfants. Je cherche un peu partout la famille idéale, sans tension, avec un chef de famille démocrate et respectueux, Une fois je croyais l’avoir trouvée dans la personne d’un oncle brillant, de sa femme parfaite, des ses 4 enfants, tous excellents à l’école, la maison bien rangée , les draps parfumés, or je n’avais pas vu que  cette perfection étouffait toute velléité de vie un peu illicite. Un 16 novembre , l’oncle s’est tiré une balle dans la tête et toute la famille est partie en vrille.  Depuis  ce jour je déteste toute perfection.


Mardi 16 juin  2015


Nous vivons une période charnière. Nous ne nous sentons plus en confiance avec nos élus. Ils ne pensent qu’à une seule chose : 2017. Notre chère démocratie est bafouée. On ne peut plus regarder tout ça de notre balcon, il faut faire comme Coluche : descendre dans l’arène. Le climat devient trop malsain, le théâtre doit jouer son rôle de décrypteur social.  Je pense sans arrêt à Bettelheim à Vienne en 1938 , il ne voyait pas le danger imminent. Voilà, il faut se mêler de ce qui ne nous regarde pas, et se battre avec nos moyens, le théâtre sait réveiller les consciences endormies.



Samedi 20 juin 2015   Villars les Blamont   14°C



Ohé Michel Orier , Mikaël Le Boueddec , vous qui présidez aux destinées des établissements de théâtre public au sein du ministère de la Culture,  il est temps de lancer l'alerte.

Vous êtes assez connaisseurs pour voir que nous assistons cette année au naufrage absolu de notre magnifique réseau culturel d'Etat. . 

Les programmations sont d'une platitude rarement inégalée ce qui n'est pas pour déplaire aux "silver", le public aux cheveux blanchis, les seuls qui ont le pouvoir d'achat pour s'offrir un abonnement. Les jeunes, les classes populaires, les  familles à poussettes,  les étudiants, sont littéralement rejetés. Les villes en profitent pour retirer leurs subsides et se désengager. 

Je me régale en silence, car cette lente agonie est le signe d'une prochaine renaissance.

"Dans tout privilégiez la vie"".  Büchner


(Comme d'habitude je mets le Channel à part, et  j'ai vu des signes de vie aux Amandiers de Nanterre, chez Rodrigo à Montpellier, je ne sais pas, il y a un style c'est sûr). 




Samedi 27 juin 2015  . Villars les Blamont


Encore des attentats, des morts en Tunisie, en France, au Koweit. , la police dit qu'elle ne peut pas suivre les 500 millions de la mouvance salafiste, tous  suspects. il  y a beaucoup plus grave, Le metteur en scène Benedetti vient de dérober à André Marcowicz une partie de sa traduction de la Cerisaie de Tchekhov sans l'avoir prévenu, c'est grave mais tout le monde le fait, tu changes 3 mots d'une pièce classique, tu deviens  adaptateur, et c'est toi qui touche les droits et ils peuvent être élevés si c'est une pièce qui marche. Ce qui est beaucoup plus crucial c'est que Baba vy, un terme péjoratif pour dire, femmelette, a été traduit par Benedetti, tantouze. Alors là, je comprends qu'André poursuive Christian, Tantouze, ce n'est pas du Tchekhov du tout. Voilà sur quoi on devrait s'engueuler, ce serait plus sain que d'être obsédé par les islamistes à longueur de journée. Baba vy, Tantouze, ah ça non, jamais.



Malakoff.  samedi 4 juillet 2015   37°C



Tu ne fêtes pas tes 50 ans de théâtre, tu ne fêtes pas les 47 ans de l’Unité, tu ne fêtes pas tes 42 ans aux côtés d’Hervée ? Vous ne fêtez rien à l’Unité ?

Non, souhaiter un anniversaire c’est accepter l’idée que l’on a vieilli. Or selon moi, l’Unité n’a pas pris une ride, nous sommes toujours des débutants, nos spectacles ne sont pas datés, nous appliquons encore mieux les principes d’idiotie et de sérendipidity qu’aux débuts, nous avons pris de la jeunesse, notre enthousiasme ne s’est pas entamé.  J’ai toujours l’âge de Rimbaud . Nous avons encore beaucoup de monde à décevoir.



Soissons , Samedi 11 juillet 1015  30 °C



Cela fait cinq ans que je rassemble tous les principes théâtraux que j'ai expérimentés  avec Hervée de Lafond depuis 1965. J'en ai compté 151.

Je vais en faire un traité : traité des 151 principes du théâtre . Cela va faire du bruit. Depuis Aristote  je suis le premier à commettre un ouvrage exhaustif sur l'art théâtral . Les éditeurs vont se battre pour me publier.  Personne ne me croit jamais,  sauf moi.


Avignon 19 juillet 2015. 36°C


Dans tous les festivals, vous devez avoir le passe. C’est le sésame qui vous ouvre toutes les portes.

Les passes sont de plus en plus complexes, ils sont numérisés. Il y a le passe backstage, le passe cattering, le passe par çi par là, et à Avignon, le passe le plus glorieux c’est celui qui vous donnera accès au bar du IN.  C’est là que les pros se retrouvent entre eux avec la presse, avec les VIP, c’est là que tout se joue, tout se trame. Je ne l’ai jamais eu ce passe d’appartenance à la caste aristocratique des artistes du gotha. Faut que je sois logique, je me révolte sans arrêt contre l’entre-soi du théâtre, et je voudrais qu’ils me reconnaissent comme l’un des leurs,  alors que je fais tout pour rester en marge.  Pauvre Jacques, une contradiction de plus à gérer, celle du besoin de reconnaissance.


Malakoff. 25 juillet. 22°C


J’étais perdu, le GPS ne trouvait pas l’adresse, je devenais fou.  Pas de réseau pour téléphoner. Je ne l’avais pas vue depuis 50 ans. J’avais été fou d’elle à en mourir, comme les grands premiers amours où la pauvre raison est niée et bafouée. Puis enfin, en pleine forêt, la porte est entrouverte, elle est là, assise dans la pénombre éclairée par quelques cierges.  C’est comme du Tchekhov. -Nina/Treplev.

-Tu as laissé pousser tes cheveux ?

Son regard me parcourt de haut en bas silencieusement, j’y devine une bonté amoureuse. Tu n’as pas changé, c’est beau chez toi, cette table en bois massif, pas un objet ne traine. Tu  t’en souviens, ton cahier de poèmes ? et moi je devais te dire si c’était bien. Maintenant tu es chez Gallimard. Tu es auteur, tout le monde t’admire, et moi je suis le pauvre Jacques. Tu veux écrire sur tes quinze ans quand on s’est rencontrés ? 

L’amour, c’est peut -être un vieux concept, mais cela fonctionne encore.



Rio de Janeiro   1er août 2015   27°C , l’hiver



Pourquoi ce premier août 2015  vaut-il mieux être à Rio de Janeiro qu’à Audincourt ? 

Ici, à Rio, tout est neuf pour moi, il y a l’océan, et une baie immense avec un pain de sucre et un christ de 29 mètres de haut. A Audincourt on a le Doubs, pas de baie, pas de pain de sucre, et juste l’Eglise du sacré coeur.

Ici, il y a la forêt tropicale en ville, à Audincourt il y a un petit bois mais pas d’arbres tropicaux.

Ici il y a des favelas avec 3 Millions de personnes  qui vivent dans la misère. C’est tenu par des gangs on ne peut pas y mettre les pieds.  A Audincourt, on a les Champs Montants , c’est pauvre mais on peut s’y promener.

A Rio, Il y a des supermarchés avec pleins de fruits que je ne connais pas, mais le Comté de Montarlier ( c’est écrit comme ça ) est à 40 € le kilo. Pour le Comté, c’est bien le seul endroit où il vaut mieux être à Audincourt.

Et j’ai vu  une pièce écrite par  l’Unité en 1997 jouée en Brésilien,  par des Brésiliens ça c’est à Rio, pas à Audincourt.


Malakoff, 9 août  2015    25°C


Rentré du Brésil, mon cerveau est complètement obnubilé par “le parlement” que nous allons présenter à Aurillac.  Cela ne ressemble à rien d’existant dans le théâtre.  Je ne sais même pas comment l’appeler. Si ce n’est pas une représentation, c’est quoi ?  C’est un saut dans le vide dans l’aléatoire le plus complet. Moi le spécialiste du “rater mieux” j’ai peur de la chute totale et que nous nous fracassions au fond d’un précipice. Pourtant j’ai écrit plein  de théories sur le théâtre où je dis qu’il faut avoir peur et avoir honte, que ce sont les deux conditions pour être sûr de ne pas être dans la routine. Alors ça va, j’ai peur et j’ai honte.


Malakoff 15 août 2015 .    19°C



Notre septième festival d’Aurillac depuis 30 ans. Jamais nous n’avons pris autant de risques. Nous ne maîtrisons quasiment aucun paramètre. Nous savons qu’une “couille” va arriver, mais on ne sait pas laquelle.  Il y a la météo,  toujours. La  jauge, trop de monde ou pas assez, la technique, on dépend d’elle pour une sonorisation, d’habitude, le son est toujours pourri. Les vols, on est entrainé , mais on a peu d’accessoires, la gestion humaine, nos gens d’Amiens trop impressionnés ?  Didier Super ?  Tout le monde vient pour lui, le parlement de rue ne peut pas se dérouler, tout le monde crie : Su-Per. Su-per. Hervée, terrorisée par le nombre de pros  au M2 joue sans charisme et sans rythme,  Le public ? On compte sur lui, mais y aura t-il une personne d’Aurillac ? Jouer devant des comédiens, ce serait notre mort assurée. Notre dernier Aurillac en 2012 avec la BIT Haïti, le jour stratégique , nous jouions à voix nue, et l’énorme sono d’une cie Off Off, détruit totalement le spectacle. Ainsi sereinement, nous attendons la catastrophe.  




Aurillac, 22 août .  27°C



Aurillac. Que c’est bon. Nous faisons le parlement avec 800 personnes.  On sent le besoin de parler, de donner des idées, de s’exprimer. On  vote une vingtaine de lois par séance. Les enfants prennent la parole avec un sens de la responsabilité inattendu. On a vraiment la température du peuple d’Aurillac. Evidemment, tous ces festivaliers de tous âges ne représentent pas la nation française, mais ils représentent  une espèce d’avant-garde. Les paroles sont belles,  responsables, inventives.  S’appuyer sur le peuple, pour prendre des initiatives. Il y au moins toute cette partie du peuple qui est partante.  L’Elysée au lieu de se payer des sondages immensément chers ferait mieux de s’appuyer sur le ressenti des compagnies de théâtre. Messieurs Valls, ou Hollande, je suis à votre disposition pour vous parler des rêves et des aspirations  et des colères de notre pays. Le problème c’est  que je sens qu’il n’y a qu’une chose qui vous passionne : votre réélection. Et  s’il faut faire mourir 300 000 réfugiés pour assurer votre ré-  élection vous êtes prêt à payer ce prix là.



Bourg Saint Andéol (Ardèche)    30 août 2015   31°c


Alain Reynaud fête ses cinquante ans en grande pompe dans son village de Bourg Saint Andéol, au bord du Rhône côté Ardèche.

Je l’ai connu il y a vingt cinq ans. On faisait avec Hervée la mise en scène du CNAC (arts du cirque) de la promotion 1990.`

Et il rappelle devant toute l’assemblée, verre de champagne à la main, que j’ai été l’un des importants  aiguillages de sa vie. On ne fait pas exprès, mais  on joue ce rôle- là sans le savoir.  J’ai été son  aiguillage 3 fois.  Je l’avais repéré comme artiste de terroir, je lui avais inculqué le goût de faire la fête- perdue- il –y- a- très- longtemps. Et puis  il avait été fort impressionné  par  la naissance du centre d’Art et de Plaisanterie.   Et voilà le travail. Il a fondé un  Pole National des Arts du Cirque « La Cascade » à cinquante mètres du lieu de son enfance,  et il organise une somptueuse fête magique et hors du temps.


Malakoff  Samedi 5 septembre.  18°C


Ecrit sur le socle de la statue de la liberté à New York


Garde, Vieux Monde, tes fastes d'un autre âge,  

Donne-moi tes pauvres, tes exténués,

Qui en rangs pressés aspirent à vivre libres,

Le rebut de tes rivages surpeuplés,

Envoie-les moi, les déshérités, que la tempête m'apporte

J'élève ma lumière et j'éclaire la porte d'or !


12 millions de migrants sont passés par là….



Villars les Blamont, le  13 septembre 2015   21°c


Je voudrais contrer le système Le Pen sur l’afflux de réfugiés . Elle est blindée, se base sur le bons sens. Elle dit : « je suis chez moi,  je n’ai pas de place, qu’ils retournent chez eux, je n’en veux pas , je n’en ai pas les moyens». J’essaye avec la Bible, tous les hommes sont frères et solidaires, le monde est ta famille, tu aimeras ton prochain, je cite l’évangile selon st Mathieu « j’avais faim, tu m’as donné à manger». Rien à foutre. Pour elle le pape est communiste.  Alors je lui dis « l’Europe a foutu le bordel au Moyen -orient, elle doit réparer.  Elle dit que l’Europe ce n’est pas elle. 

Je lui dis qu’être humain c’est avoir un coeur partageux. Elle dit qu’elle ne m’empêche pas de partager, mais qu’elle, elle ne s’occupera que de sa famille, la France. Je tente de lui expliquer que c’est beau la diversité des langues et des pays, et des couleurs  et des musiques, et qu’en restant cloîtrée elle va vite devenir pauvre culturellement.  Elle ne m’écoute plus, elle veut gagner les élections,  c’est son unique projet.



Rochejean (Haut doubs ) . 19 septembre 2015. 1000 mètres d’altitude. 9°C le matin



Alors tu regardes le calendrier de ta compagnie.  Soit il est plein, et ce n’est pas une trop bonne nouvelle. Plus de temps pour toi, plus de temps pour réfléchir, plus de temps pour rêver. De l’organisation, des accueils désagréables, des ratages, des dérapages, de l’organisation matérielle, des oublis. Soit il est vide, et tu te sens rejeté, oublié, humilié, tu auras du temps, mais trop vexé, tu ne réussiras pas à t’en servir, tu n’auras dans la tête qu’une seule phrase. “Mais pourquoi donc ils ne me prennent pas, mais pourquoi ils ne m’ont pas pris? Et me voilà plongé dans l’humeur tchekhovienne de base  : je ne veux rien, je n’ai envie de rien, je n’aime personne, sauf toi “.



Malakoff  26 septembre 2015. 15 °C



Ce n’est pas la peine de dépenser encore des sous pour faire des statistiques ethniques, je vous les fais moi.  Métro Ligne 13, un mardi à 15 H 30, porte de Vanves.  45 personnes dans le wagon, 14  visages pâles. Tramway, porte d’Italie :  122 personnes,  47 visages pâles.  Moralité : la France urbaine  des transports en commun n’est pas monochrome.  74%  des passagers sont d’origine extra -européenne.    Je continue avec les restaurants de l’avenue Pierre Larousse à Malakoff : 8 restaurants.  Pas moyen de manger une daube.  Mais Japonais, Coréen, Chinois, Libanais, marocain,  basque.  Autre  observation  : mon village de Franche -Comté, une mexicaine pour  392 habitants,  Eh bien moi, j’aime la France aux 190 nationalités.  Dernier prélèvement, au théâtre : 100% de blancs, diversité ethnique zéro. Le seul hic, c’est que je fais du théâtre, et c’est l’endroit même où l’entre-soi est le plus flagrant. 



TGV 6507 vers Paris, le 3 octobre 2015


Je suis en déficit. Je suis en déficit de paroles, en déficit relationnel. Nous sommes sur l’aire urbaine Belfort -Montbéliard des dizaines d’acteurs culturels, bibliothèques, médiathèques, musée, Scènes nationales,  centre chorégraphique, conservatoires, harmonies. Mais rien ne nous relie. Chacun oeuvre dans son petit coin sans jamais se demander ce que fait l’autre.  D’ailleurs on ne se connait même pas. Avec nos élus, c’est pire que tout. Ça va , oui merci ça va. On devrait définir des objectifs communs,  non, c’est  le néant.  Heureusement il reste les repas de la Maison Unité où le débat est permanent, les after des Kapouchniks où l’on a le plaisir de pouvoir parler à perte de vue souvent jusqu’à 3 heures du matin, et la Franc -comtoise -de -rue  un vrai lieu de réflexion du tiers-théâtre. Ah, j’oubliais, Olivier Py  (Directeur du festival d’Avignon )  a pris la peine de répondre à une de nos demandes, négativement bien- sûr, mais il s’est fendu d’une lettre. Faut pas désespérer.


Villars les Blamont, 11 octobre 2015


Je reçois le dernier livre de Christian Bobin avec la dédicace : “pour Jacques qui permet à Dieu de rire”. Je suis gêné, je ne connais pas assez Bobin pour deviner si pour lui c’est un compliment banal ou une louange exceptionnelle. Je me plains sans arrêt de l’indifférence, de la violence des silences dans notre métier, avec Bobin, je suis gâté. C’est curieux, car je suis à des années -lumière de son style, pur, limpide, mélancolique. Cela me fait penser aux deux jambons offerts par Jean Luc Courcoult de Royal de Luxe à Aurillac pendant “ le “parlement “. Là encore nous sommes immensément loin de l’esthétique de Royal et de ses magnifiques machines. Il y a certaines marques de reconnaissance que l’on n’oublie pas tout en jouant au blasé, à celui qui n’en a rien à faire des compliments.



Amsterdam  18 octobre 2015


Il y a une catégorie d’Israéliens particulièrement  nocive, et dangereuse. Ce sont ces colons exaltés et illuminés qui pensent que la mosquée El Aqsa est construite sur les  ruines d’un temple juif et doit être à ce titre démolie.   Et une nouvelle révolte se met en place,  et ce sera la plus grave parce que cela va être une guerre de symboles. Touche pas à El Aqsa, sinon je te tue. Et là, tous ceux qui vont s’insurger contre cette bande de colons fascisante vont être qualifiés d’antisémites, alors que depuis longtemps Israël a aussi peu de points communs avec le judaïsme que L’Etat Islamique avec le  Coran. Les Croisades ont duré deux cents ans,  on a donc l’espoir  que  le problème puisse être réglé vers  2217.



Villars les Blamont , 24 octobre 2015



Je suis en désaccord avec mon corps, il m’énerve  fl me fatigue, il est devenu tout ce que je n’aurais pas voulu qu’il soit. Je ne l’aime pas. Je repense souvent à Shakespeare qui meurt d’indigestion le jour du mariage de sa fille.  Cela va m’arriver, car il ne m’écoute plus, il fait sa route sans moi, ingurgite choucroute, jarrets de porc,  côte de boeuf  à la façon gargantua. Il gagne toutes les batailles, hier encore je lui ai dit “ non pas de petit blanc cassis”, il ne m’a pas écouté,  ce matin il a exigé des oeufs au lard. Je n’ose même plus aller aux inaugurations,  car il se précipite sur le buffet.  Ce midi,  j’entame un bras de fer.


Villars, 1er novembre 2015


Ma mère au prénom de Raïssa avait laissé à sa mort en 2004 un petit mot : “mes enfants, restez unis”.Quand les morts parlent ,on les écoute. Alors les 4 frères et soeurs ont décidé de se réunir au ski tous les Noëls. Et puis s’est mis en place spontanément un petit atelier musique tous les soirs. Un petit orchestre de 13 personnes s’est formé.  Avec un petit répertoire,  on s’est mis à fêter nos anniversaires, nos  enterrements,  nos mariages en musique. Et puis cela commençait à ressembler à quelque chose,  alors vendredi  30 octobre à 17 H, on a joué à Montbéliard dans le cadre d’une exposition sur le génocide. On a été débordé par l’émotion que cela provoquait.  13 membres d’une famille, grand père, cousines, cousins, oncles tantes, parents qui jouent tous ensemble des musiques de là -bas, de là d’où l’on vient tous,  cela parlait très fort à la petite assemblée présente.  On parle de l’effondrement de toutes les valeurs,  mais vois-tu, le concept de famille même  un peu ringard   tient encore    la route.


TGV  8 novembre 2015 .  20°C


Les compagnies de théâtre sont des hauts lieux de sensibilité à fleur de peau.  Il faut être très attentif aux susceptibilités, agir avec tact et discrétion. On vient de traverser une petite turbulence. il a fallu lancer un avertissement à nos acteurs  : on n’essaye pas de faire rire à n’importe quel prix, on évite de former des clans, on ne se critique pas entre comédiens. Après chaque séance de Kapouchnik on distribue des cartons jaunes pour les fautes commises, et parfois même des cartons rouges, ce qui équivaut à une suspension. On demande aux comédiens trop sûrs d’eux de glisser de la fragilité et de la finesse dans leur jeu. Tant que l’on peut se parler, tout va bien, mais lorsque les petits contentieux se transforment en abcès et que l’on ne se dit plus bonjour, il faut faire intervenir un médiateur.  Comme dit Molière: «ah les étranges animaux à conduire que les comédiens».



15 novembre 2015, Villars les Blamont . 14 °C


La COP 21, la conférence sur le climat, c’était bien parti. 90 chefs d’état, 170 pays. La dégradation du climat viendrait  des  activités humaines. Sauvons la planète !  Or voilà que dans la nuit du vendredi 13 au samedi 14 novembre, 8 kamikazes provoquent  la mort de 128 personnes à Paris.  C’est carrément  la guerre,  titrent les journaux .  Adieu le réchauffement climatique.

Et moi dans ma tête je me pose la question suivante, à quoi nous servirait -il d’avoir une planète propre,  si elle est colonisée par tous ces  gros dégueulasses, dictateurs, capitalistes, colonialistes, djihadistes….Par tous ceux qui ne savent pas respecter les droits de l’homme les plus élémentaires.

Le grand nettoyage c’est par eux que cela devrait  commencer.



21 novembre 2015, Villars les Blamont . Neige


Je n’arrive pas à me détacher  de toutes les éditions spéciales , des généraux, des anciens du GIGN,  des gendarmes, des secouristes, des  témoins, des voisins, des musulmans. Mais ce qui me passionne le plus, c’est de savoir que les candidats  kamikazes  sont si nombreux que l’on doit sélectionner  les  meilleurs d’entre eux, les plus calmes etc.  Nous,  on a le goût de la vie, eux, ils ont le goût de la mort. A chaque fois que le Raid réussit à  en tuer une poignée, je sais que derrière il y a la cohue pour être de la prochaine fournée, et que chaque bombe  qui tombe sur l’état islamique engendre encore une douzaine de vocations.  On n’a pas fini d’avoir peur.  Je pense sans arrêt à notre Macbeth, et son goût du mal et de la mort.  Mais qui fabrique de pareils monstres ?


28 novembre 2015 , Malakoff  6°C


Y a Georges que je connais depuis très longtemps avec qui j’étais très proche qui me reproche de tuer à longueur de journée des palestiniens.  Il m’exaspère, j’ai beau lui dire qu’un juif né ici n’a rien à voir avec un Israélien de troisième génération après la shoah, j’ai beau lui dire que jamais je ne reprocherai à Youssri  la boucherie du Bataclan, Georges continue de me harceler sur les juifs, il m’asticote, j’ai une terrible violence qui monte en moi, parce qu’il m’étouffe, m’empêche de respirer, j’ai carrément une envie de meurtre. Ce n’est pas très difficile de rendre un chien méchant



5 décembre 2015. Villars. 5°C


La France est un pays étrange.  C’est soi -disant un pays chrétien,  affirment certains , mais les valeurs chrétiennes sont toutes bafouées  sans vergogne. Le “aime ton prochain” est jeté aux oubliettes.  Rejet,  fermeture, égoïsme, intolérance, sont les valeurs montantes.  A vrai dire, je me sens un étranger en France, je ne me reconnais pas dans ces prôneurs de haine, et pourtant je les côtoie tous les jours, alors pour le “vivre ensemble” j’ évite de parler des sujets qui fâchent. Ces silences constants aggravent les rancœurs.  Je n’ose plus dire  que dans chaque hectare de l’hexagone, j’aime retrouver le monde entier, et des habits différents, et des coutumes différentes, je veux voir des turbans, des voiles, des kippas, des djellabahs, des bérets, des chapeaux mous, des robes exotiques. Le drapeau Français que j’aimerais, il cacherait dans le blanc les 190 drapeaux du monde entier.  Et dans le bleu,  les figures marquantes du génie français. Oui, ce drapeau-là, je le mettrais à ma fenêtre.


13  décembre 2015. Villars. 4°C


Il ne faut jamais dire jamais.

Jamais, avais-je dit je n’aimerais jouer à la Comédie Française, au théâtre du Rond -Point ou dans un CDN, tous des lieux d’exclusion sociale avec leur public d’intellectuels dominants.

Et voilà, je suis une fois de plus en contradiction avec moi-même.

Nous sommes invités à jouer notre pièce de 1997, 2500 à l’heure à Besançon au CDN.  Au moins c’eût été Macbeth en forêt, j’aurais été content de montrer un Shakespeare totalement décalé. 

Les moments les plus émouvants que j’ai vécus dans le théâtre, je les ai connus dans les quartiers les plus déshérités de la terre, là où les personnes reçoivent la poésie avec une émotion absolue.



19 décembre 2015.  Villars les Blamont   10°C


A la fin d’une représentation, une jeune femme au prénom de Léa nous demande si le théâtre pour nous est une forme de religion.  Nous répondons maladroitement.  Bien-sûr, nous avons une foi inextinguible  dans le théâtre et presque idiote, puisque nous croyons que le théâtre peut transformer le monde et améliorer l’humain. Pour ce qui est de moi, le théâtre a bouleversé ma vie à l’âge de 18 ans. C’était une pièce de Brecht montée par Roger Planchon. Un vrai électrochoc. Je me dis sans arrêt que si le théâtre a pu à ce point là, changer ma manière de voir le monde, je dois au moins essayer de provoquer le même style d’électrochoc sur des personnes venant voir nos spectacles. Eh bien, nous recevons parfois ce genre de témoignages.  J’entends assez souvent des jeunes ou des moins jeunes me dire : “vous avez changé ma vie”. Alors là, je monte au ciel.


26 décembre 2015. La Plagne.  11°C le Noël le plus chaud depuis 1997


“Apprends à vendre, à donner, à revendre “. C’est la partie la plus sombre du théâtre. Se vendre.

Car le théâtre est un produit commercial comme un  autre. C’est un  régime ultra llibéral qui  gère la circulation des pièces.

Combien vous dîtes ?  8000 €, jauge 160 avec les ++. (défraiements voyages).  Combien ?  5000 pistoles ?  “Quel juif ,quel arabe est-ce là “?  une des plus belles répliques de Molière. Cela fait des années que nous n’avons fait aucun catalogue, car à l’Unité nous sommes fiers et orgueilleux, nous croyons que nos produits ne se prêtent pas à l’abaissement de la promotion. Il  faut pas rêver.  Allez Jacques, vite, prépare un beau dossier de vente.  Oui mais je veux que cela ressemble à un geste poétique.  Alors je  cherche les premiers mots… et cela ne vient pas.